Espagne : le Parti populaire de centre droit a tenté d’entacher Podemos

Une enquête en cours a révélé que l’ancien gouvernement espagnol de centre droit du Parti populaire (PP) a mené, en collaboration avec des policiers et des médias, une opération visant à discréditer le parti d’opposition de gauche Podemos et le mouvement indépendantiste catalan.

Euractiv.com
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Peu après la victoire de 69 élus de Podemos aux élections générales de 2015, le ministère de l’Intérieur a entrepris de diffuser le rapport PISA, qui affirme que l’ex-leader de Podemos, Pablo Iglesias, aurait obtenu un financement du gouvernement iranien. [SHUTTERSTOCK/zixia]

Une enquête en cours a révélé que l’ancien gouvernement espagnol de centre droit du Parti populaire (Partido Popular, PP — groupe PPE au Parlement européen) a mené, en collaboration avec des policiers et des médias, une opération visant à discréditer le parti d’opposition de gauche Podemos et le mouvement indépendantiste catalan.

Des responsables de Podemos (GUE/NGL au Parlement européen) ont confié à EURACTIV que l’UE devrait intervenir et dénoncer cette « attaque contre la démocratie européenne ».

L’enquête fait partie d’une affaire menée par les autorités espagnoles de lutte contre la corruption et porte sur l’implication de policiers haut placés dans une opération dirigée par l’ancien ministère de l’Intérieur du PP visant à soustraire des informations sensibles à l’ex-trésorier du parti, Luís Bárcenas. M. Bárcenas a été victime de chantage au sein de son parti car il détenait des informations incriminant de hauts responsables du PP dans des activités de corruption.

Ce cas particulier concerne l’implication de policiers coordonnée par l’ancien ministère de l’Intérieur dans le but de porter atteinte à Podemos et d’affaiblir le mouvement indépendantiste catalan.

Le quotidien El País a publié une série de textos échangés entre 2015 et 2019 par Francisco Martínez, ancien secrétaire d’État à la Sécurité du ministère de l’Intérieur (PP), et Eugenio Pino, ancien directeur des opérations de la police nationale.

L’opération illégale avait pour objectif de faire le lien entre Podemos et des financements illégaux en provenance d’Iran et du Venezuela dans le cadre d’une collaboration entre le gouvernement, la police et certains médias.

Peu après la victoire de 69 élus de Podemos aux élections générales de 2015, le ministère de l’Intérieur a entrepris de diffuser le rapport PISA, qui affirme que l’ex-leader de Podemos, Pablo Iglesias, aurait obtenu un financement du gouvernement iranien.

Le document, publié dans de multiples médias espagnols, a été rejeté par les autorités judiciaires.

Peu après, MM. Martínez et Pino ont échangé des messages concernant de nouvelles sources en provenance du Venezuela et contenant des informations contre Podemos.

Eugenio Pino : « Selon nos sources, s’il fallait confier [cette information] à la presse, dans l’intérêt de l’opposition vénézuélienne, celle-ci devrait être confiée à El Mundo ou El País […]. C’est leur condition pour continuer à collaborer.

Francisco Martinez : Il ne devrait pas y avoir de problème à ce sujet. Ne vous inquiétez pas. Le fait est que je dois en discuter calmement avec le ministre…

Eugenio Pino : Patron, ils me proposent déjà le témoignage d’Íñigo Errejón [leader de Podemos à l’époque]. Mais à condition qu’il apparaisse dans l’un des deux journaux…..

Francisco Martinez : Ce ne sera pas un problème.

Eugenio Pino [deux jours plus tard] : Les tests effectués sur le site [groupe de presse] Prisa sont non concluants. »

Certaines de ces informations ont été divulguées aux médias espagnols, déclenchant une vive réaction de la part de Pablo Iglesias, qui a dénoncé une « persécution ».

À la suite des commentaires de M. Iglesias, M. Pino a envoyé un message à M. Martínez, expliquant qu’il s’agissait d’une enquête sur des fonds non déclarés, « c’est ce qui est criminel ».

M. Martínez a répondu : « […] nous devons les laisser parler et parler… Parce qu’ils finiront par se trahir. Et l’argument de la fiscalité est bon pour [Eduardo] Inda [directeur d’OKDiario, l’un des médias espagnols ayant relayé les informations mentionnées dans ces messages échangés et démenties par la suite] ».

Une source de Podemos a confié à EURACTIV que l’objectif « n’était pas d’engager des poursuites judiciaires, car Podemos n’a jamais commis d’actes répréhensibles, et il n’y avait donc aucune preuve. L’objectif était d’intoxiquer médiatiquement la société avec des calomnies et des attaques sans fondement contre un parti politique ».

Du côté du PP, le secrétaire général du parti, Alberto Núñez Feijoo, a commenté l’affaire mercredi (1er mars). « Laissons sortir ce qui doit sortir », a-t-il déclaré avant de souligner que les faits se sont produits « il y a de nombreuses années », rapporte El País.

« Faire du bruit »

Les messages dépeignent également une tentative du gouvernement de discréditer le mouvement indépendantiste catalan.

En 2015, durant une perquisition ordonnée par les autorités judiciaires espagnoles dans les maisons et les entreprises de la famille Pujol, un emblème du mouvement indépendantiste catalan, M. Martínez a demandé à M. Pino, qui a pris part aux perquisitions, de « suivre de près [les perquisitions] de manière à “faire du bruit” ».

La députée européenne et leader indépendantiste catalane Clara Ponsatí (membre non inscrite du Parlement européen) a confié à EURACTIV que « cette affaire montre la manière dont les dirigeants politiques du gouvernement espagnol et le responsable de la police ont conspiré pour inventer des affaires criminelles contre des ennemis politiques, plus particulièrement des responsables politiques catalans ».

Mme Ponsatí a également porté l’attention sur l’affaire Pegasus — au cours de laquelle les téléphones des journalistes catalans et des leaders de la société civile ont été mis sur écoute, vraisemblablement par les autorités espagnoles.

« Cela illustre la façon dont les autorités espagnoles traitent les Catalans […] toute violation de leurs droits est justifiée pour empêcher la réussite de leurs objectifs politiques », a-t-elle déclaré.

L’UE exhortée à réagir

Selon la source de Podemos, l’affaire est « extrêmement grave » car « elle altère les règles du jeu démocratique, de manière illégale et avec la complicité de journalistes corrompus ».

« L’UE doit traiter les tentatives de saper la démocratie européenne de l’intérieur de la même manière [que les ingérences extérieures sur les démocraties européennes]. »

Mme Ponsatí a confié à EURACTIV qu’il s’agissait « d’un scandale qui, dans n’importe quelle démocratie, entraînerait des réactions politiques et judiciaires immédiates ».

« En Espagne, ce ne sera pas le cas, car il existe un système qui regroupe toutes les branches du pouvoir politique et coercitif, le gouvernement, le parlement et le pouvoir judiciaire, ainsi que la police et la presse, qui collaborent à la destruction des vies et des idées politiques de ceux qu’ils considèrent comme leurs ennemis structurels », a-t-elle déclaré.

Podemos estime que l’UE doit traiter la question de la même manière qu’elle l’a fait avec la Pologne et la Hongrie, où des tentatives ont été menées pour nuire à ces pays de l’intérieur par le biais du système judiciaire.

Podemos déplore le fait que Bruxelles n’ait pas encore commenté cette affaire.

Le parti estime qu’une action à l’échelle de l’UE devrait inclure un plan européen de lutte contre la corruption pour l’UE et les États membres.

Le parti de gauche propose également de créer une force de police spécialisée dans la corruption et la criminalité financière ainsi que de renforcer l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) en le changeant en une agence.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]