Des garde-côtes libyens tirent sur les navires de SOS Méditerranée lors d’un sauvetage en mer
Les garde-côtes libyens ont tiré à plusieurs reprises alors que deux bateaux de l’ONG SOS Méditerranée procédaient au sauvetage de onze personnes en détresse dans les eaux internationales, vendredi (7 juillet). EURACTIV était sur les lieux.
Les garde-côtes libyens ont tiré à plusieurs reprises alors que deux bateaux de l’ONG SOS Méditerranée procédaient au sauvetage de onze personnes en détresse dans les eaux internationales, vendredi (7 juillet). Les tirs provenaient d’un navire que l’UE a donné à la garde côtière libyenne le 22 juin 2023. EURACTIV était sur les lieux.
L’attaque s’est produite lors du deuxième sauvetage dans les eaux internationales au large de la côte libyenne que l’Ocean Viking a effectué ce jour-là, avec 57 personnes secourues.
L’équipage de SOS Méditerranée a effectué son premier sauvetage vers midi, dans les eaux internationales à 45 miles de la ville libyenne de Garabulli. Un bateau en fibre de verre surpeuplé, avec de nombreux bidons d’essence, était à la dérive avec 40 hommes, cinq femmes et une enfant, sans gilets de sauvetage.
Après que ces personnes ont été ramenées à bord du navire, les garde-côtes libyens sont apparus près du bateau vide.
Après ce sauvetage, l’Ocean Viking a commencé à se diriger vers une deuxième cible située à quelques milles de la première. Le bateau de secours avait en effet reçu un message de détresse concernant une embarcation avec une dizaine de personnes à bord, qui a finalement été retrouvée à 77 milles de Khoms. Pendant ce temps, les Libyens ont suivi l’Ocean Viking, remorquant le premier bateau en fibre de verre.
Le Centre de coordination des secours maritimes (MRCC) italien a indiqué à l’Ocean Viking que le ministère de l’Intérieur lui avait assigné le port de Civitavecchia, près de Rome, pour débarquer les personnes du premier sauvetage.
L’Ocean Viking a indiqué à l’Italie qu’il avait reçu un autre appel d’un bateau non identifié. L’Italie a indiqué à l’Ocean Viking de « procéder et d’évaluer » la situation.
Selon le droit international, lorsqu’un navire est trouvé en détresse en mer, son sauvetage par tout autre bateau est obligatoire.
L’Ocean Viking a tenté d’établir une communication avec les garde-côtes libyens qui ne s’exprimaient pas en anglais mais uniquement en arabe. Selon le droit maritime, la maîtrise de l’anglais est obligatoire pour tout garde-côte.
Un membre arabophone de l’équipage de SOS Méditerranée, dont le nom reste anonyme pour des raisons de sécurité, leur a parlé.
Les Libyens lui ont d’abord répondu : « Allez-vous-en ». Le membre d’équipage a dit aux Libyens qu’ils se trouvaient dans les eaux internationales et que les autorités avaient dit de procéder à l’évaluation de la situation concernant le bateau en détresse. Lorsqu’on leur a demandé si on pouvait procéder au sauvetage, les Libyens ont répondu « ok, ok ».
Une fois l’ONG arrivée au niveau de la seconde embarcation à la dérive, et ses onze survivants embarquées sur des zodiacs en direction du paquebot Ocean Viking, les Libyens ont entamé une série de manœuvres dangereuses, tentant d’abord de bloquer la route des deux hors-bords à une vitesse extrêmement élevée avant d’ouvrir le feu.
« Cette démonstration de violence est totalement contraire à toutes les règles du sauvetage en mer et au droit humanitaire. [Lors d’un sauvetage], créer la panique et ajouter du danger dans une situation où il y en a déjà n’est pas seulement une question de bon sens, mais aussi une question de justice », a déclaré Alessandro, chef de l’équipe de recherche et de sauvetage (SAR) et se trouvait dans l’un des deux hors-bords au moment de la rencontre avec les Libyens.
« Ils ont prouvé une fois de plus qu’ils ne sauvent pas les gens. Ce qu’ils font, c’est ajouter un autre niveau de complexité et de violence, ce qui est complètement déraisonnable », a-t-il ajouté.
L’équipage du deuxième zodiac, qui était plus proche des Libyens, a confirmé à EURACTIV qu’il avait entendu un autre tir avant celui montré dans les images.
Une vidéo de l’avion Colibri 2 de l’ONG Pilotes Volontaires, consultée par EURACTIV, montre comment les Libyens ont tiré une troisième fois alors que les deux hors-bords se dirigeaient vers le Ocean Viking. La vidéo montre les balles qui touchent l’eau.
On 07.07.23, #OceanViking rescued 11 people following a mayday relay. During the operation, @SOSMedIntl crew & 11 survivors faced a security incident with a Libyan patrol vessel shooting in close range of our fast rescue boats. Here the reconstruction of this unacceptable event👇 pic.twitter.com/EWzcz5Rvbn
— SOS MEDITERRANEE (@SOSMedIntl) July 9, 2023
Le patrouilleur d’où provenaient les coups de feu était un ancien bateau de la Garde des finances italienne, un « Carrubia Class » donné aux Libyens dans le cadre du projet de l’UE pour le Soutien à une gestion intégrée des frontières et de la migration en Libye.
Une photo prise lors de l’attaque a été comparée à la photo de la cérémonie de don de l’UE que le journaliste de Radio Radicale Sergio Scandura a publiée sur Twitter vendredi (23 juin).
Selon la Commission européenne, le projet « vise à renforcer les capacités des autorités libyennes compétentes dans les domaines de la gestion des frontières et des migrations, y compris le contrôle et la surveillance des frontières, la lutte contre le trafic illicite et la traite des êtres humains, la recherche et le sauvetage en mer et dans le désert ».
Lors d’un débat au Parlement européen jeudi (6 juillet) avec la commissaire européenne à la Migration, Ylva Johansson, cette dernière a déclaré que « nous avons une indication claire de l’infiltration de groupes criminels dans les garde-côtes libyens ».
Les garde-côtes libyens utilisent leurs moyens, généralement plus rapides que ceux des ONG, pour intercepter les migrants et les renvoyer illégalement en Libye, où ils subissent des abus documentés dans les centres de détention d’un réseau bien établi de trafic d’êtres humains.
Les survivants à bord de l’Ocean Viking ont confirmé à EURACTIV qu’ils avaient été détenus, libérés après le paiement d’une rançon et qu’ils avaient ensuite tenté de s’échapper par la mer. Certains d’entre eux ont tenté de s’échapper plus d’une fois, et avaient été interceptés par les garde-côtes libyens et renvoyés dans des camps de détention.
Un jeune homme, dont le nom et la provenance restent anonymes pour des raisons de sécurité, a tenté de traverser la Méditerranée à six reprises avant d’être secouru par l’Ocean Viking.
L’UE a été fortement critiquée par un rapport des Nations Unies publié fin mars, qui documente la collusion du « personnel de haut rang des garde-côtes libyens », de « l’appareil de soutien à la stabilité et de la direction de la lutte contre les migrations illégales » avec les trafiquants et les passeurs.
Selon le rapport, ces derniers « seraient liés à des milices, dans le cadre de l’interception et de la privation de liberté des migrants ».