Face à la menace d’une campagne présidentielle escamotée, les candidats s’emparent du sujet ukrainien
Alors que le Premier ministre organisait lundi (28 février) une réunion d’information sur la guerre en Ukraine avec les principaux candidats à l’élection présidentielle, ces derniers tentent de s’approprier le sujet ukrainien, parfois au risque de renier des positions prises par le passé.
Alors que le Premier ministre organisait lundi (28 février) une réunion d’information sur la guerre en Ukraine avec les principaux candidats à l’élection présidentielle, ces derniers tentent de s’approprier le sujet ukrainien, parfois au risque de renier des positions prises par le passé.
À l’issue de la réunion entre les candidats et Jean Castex qui s’est déroulée à Matignon dans la journée de lundi, l’ensemble d’entre eux a souligné l’importance d’un débat démocratique malgré le contexte de crise, craignant une invisibilisation de la campagne électorale, à moins de six semaines du premier tour de l’élection présidentielle.
Afin de continuer d’exister dans le paysage politique, ils sont contraints de se positionner sur le conflit en Ukraine. Ainsi, certains se contredisent, tandis que d’autres exploitent les doubles discours que leurs adversaires politiques ont tenu pendant des années pour en saper la crédibilité.
Un « risque de légitimité » si le président sortant est réélu
Si cela se produisait, il y aurait « un risque de légitimité au cours du [prochain] mandat » du président sortant, s’il devait être réélu, selon le président du Sénat Gérard Larcher, mardi matin sur Europe 1. Celui qui est par ailleurs un soutien de la candidate de la droite Valérie Pécresse explique que ce risque découlerait d’une « forme d’omission de débat démocratique » qui serait causée par l’absence de débat et de « bilan de projet » et de l’action menée au cours des cinq dernières années.
Cette crainte, exprimée par l’ensemble des candidats est exacerbée par l’entrée en campagne tardive, et encore non avenue, du président sortant – qui laissait entendre, il y a quelques semaines, qu’il ne participerait à aucun débat de premier tour.
Mais la majorité présidentielle semble vouloir éviter le procès qui lui est intenté, en laissant entendre d’une part le souhait « que la campagne se déroule le plus normalement possible » et d’autre part que « la situation actuelle n’empêche pas que l’on parle de tous les thèmes qui intéressent les Français, qu’il s’agisse de pouvoir d’achat, d’Europe, d’énergie, de souveraineté », selon les informations rapportées par Le Monde.
L’occasion d’une « clarification pour tout le monde »
Pour autant, les différents candidats n’ont pas perdu de temps pour mettre en exergue les contradictions de leurs adversaires politiques. Ainsi, interrogé mardi matin sur la radio France Inter l’eurodéputé de gauche Raphaël Glucksmann veut croire qu’après un temps où « on a eu une complaisance incroyable à l’égard des guerres d’agression de Poutine », le temps est venu d’une « clarification pour tout le monde ».
En particulier, la gauche socio-démocrate, incarnée dans cette élection par la maire de Paris Anne Hidalgo, charge avec virulence les positions passées de Jean-Luc Mélenchon, qu’elle accuse d’être « un allié et soutien de Vladimir Poutine ». Les Verts dénoncent aussi sa complaisance vis-à-vis du régime autoritaire de M. Poutine, M. Mélenchon étant accusé de se cacher « derrière un certain relativisme sur les libertés fondamentales et la démocratie, dangereux dans cette période », assénait Yannick Jadot devant l’ambassade russe à Paris.
Bien que M. Mélenchon ait condamné l’agression russe vis-à-vis de l’Ukraine, Mme Hidalgo se désole, dans les colonnes de L’Express, que son « l’obsession anti-américaine » l’ait amené dans le passé à dire de Vladimir Poutine qu’il était « un héros pour la Syrie ».
L’insoumis, qui jugeait que le président russe était une victime de l’attitude agressive de l’OTAN, se justifie désormais en assurant qu’il avait été « le seul » à alerter sur le fait qu’une Russie menacée n’hésiterait pas « à passer les frontières ». Jusqu’à il y a quelques semaines, il ne croyait pourtant pas à l’éventualité d’une invasion russe de l’Ukraine.
Et l’union de la gauche ? « On s’en fout », conclut Raphaël Glucksmann, lapidaire, « car il y a des moments dans l’histoire [..] où on est face à sa seule conscience et on doit choisir ». Et de rappeler le nécessaire soutien au peuple ukrainien, sans ambiguïté ni complaisance aucune à l’égard du pouvoir russe.
L’extrême-droite face à ses contradictions, Valérie Pécresse montre son sérieux
Une clarification nécessaire donc, et même à droite : depuis plusieurs jours, le camp de Valérie Pécresse, de la droite traditionnelle, tente d’asseoir sa légitimité face à ses concurrents d’extrême-droite, la leur étant fragilisée par une certaine bienveillance, voire une attirance, pour l’autocrate russe.
Éric Zemmour, qui qualifiait lundi M. Poutine de « démocrate autoritaire », avait « parié » en décembre dernier, que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine, et analysait jadis l’attitude russe comme une réponse à une supposée agression de l’OTAN : « les Américains n’ont pas respecté leur parole et ont avancé, avancé [et] mangé petit à petit ce glacis », développait-il en janvier. Vladimir Poutine serait donc l’agressé ? « Évidemment, après, il se défend », selon les mots de l’ancien polémiste d’extrême droite, peu avant son entrée en campagne l’été dernier.
Un ton semblable était jusqu’ici adopté par Marine Le Pen, qui poussait l’analyse jusqu’à expliquer, au début du mois de février sur France Info, que « on est en train de créer un conflit qui n’a pas lieu d’être » car les États-Unis « veulent absolument faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN ».
Ainsi, Valérie Pécresse se distingue de ses concurrents à la droite de la droite par un « sens de responsabilité », selon ses propres mots, dont elle veut faire preuve tout au long de cette crise. Mais elle souffre davantage des collusions d’anciens ténors de sa famille politique avec des entreprises russes, et donc avec les intérêts d’un pays désormais ennemi de l’Occident.
François Fillon en particulier a finalement dû démissionner de ses mandats aux Conseils d’administration des géants pétroliers Sibur et Zarubezhneft, sous l’effet de l’indignation générale exprimée par les Français.
« Une décision qui l’honore » selon la candidate Les Républicains, jusque-là embarrassée par cette polémique, et qui cherche désormais à la faire oublier.
Par exemple, la création d’un Conseil stratégique de défense au sein de son équipe de campagne, chargé de « suivre l’évolution du conflit » et contribuer « à la vision qu’elle [Mme Pécresse] entend porter sur le rôle et la place de la France en Europe et dans le monde » semble être une manière de se différencier aussi bien de l’extrême-droite qu’elle accuse d’angélisme face aux Russes, que de la majorité présidentielle, en tentant de proposer une vision alternative sans pour autant saper les efforts diplomatiques du gouvernement et du président sortant.
Ainsi, si la crise en Ukraine cristallise des tensions importantes sur le plan politique, elle a, malgré sa charge dramatique, le mérite de clarifier les positions de chacun et de mettre en exergue les contradictions les contradictions qui trop longtemps ont alimenté les discours de certaines personnalités et de certains partis.