Immigration : la grande peur européenne
Dans son allocution télévisée, le président français Nicolas Sarkozy évoque ses craintes quant à des flux migratoires "incontrôlables" si l’UE ne se mobilise pas rapidement pour accompagner la transition en Afrique du nord. L’Italie partage cette inquiétude.
Dans son allocution télévisée, le président français Nicolas Sarkozy évoque ses craintes quant à des flux migratoires « incontrôlables » si l’UE ne se mobilise pas rapidement pour accompagner la transition en Afrique du nord. L’Italie partage cette inquiétude.
L’Europe va-t-elle connaître une vague d’immigration sans précédent en provenance des pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient? Alors que les révolutions se succèdent dans la région, cette peur agite certains pays de l’UE, au premier rang desquels la France et l’Italie.
Dans son allocution du 27 février, Nicolas Sarkozy a estimé que l’Europe avait « le devoir d’agir » pour mettre en place une stratégie commune. Sinon « des flux migratoires incontrôlables » pourraient se développer en direction de l’Europe. La question devrait d’ailleurs être abordée lors du Conseil européen extraordinaire du 11 mars, consacré à la Libye et aux révolutions arabes.
L’Italie, qui a vu environ 6500 Tunisiens migrer clandestinement vers l’île de Lampedusa en l’espace de quelques jours, partage cette inquiétude. Le ministre des Affaires intérieures, Roberto Maroni, a d’ailleurs exhorté ses homologues européens à prendre « toutes les mesures nécessaires pour faire face à une urgence humanitaire catastrophique ».
Le Traité d’amitié italo-libyen signé en 2008, grâce auquel l’Italie a pu sous-traiter la surveillance de ses frontières à la Libye, a permis une réduction drastique des débarquements sur l’île de Lampedusa, entraînant jusqu’à la fermeture de son centre de rétention. Entre 2008 et 2010, le nombre de clandestins est passé d’environ 37 000 à 4300 personnes par an, soit une réduction de 90% pour l’ensemble du pays.
Le désordre en Libye fait maintenant craindre le départ massif vers l’Europe de centaines de milliers d’immigrés clandestins provenant essentiellement d’Afrique subsaharienne. Selon l’agence Frontex, qui s’occupe de la surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne, le nombre de travailleurs illégaux en Libye, qui pourraient quitter le pays, est estimé entre 500 000 et 1,5 millions de personnes.
Le chef de la diplomatie italienne, Franco Frattini, craint une vague de réfugiés de 200 000 à 300 000 personnes.
Un pays de destination
Mais aujourd’hui, ces peurs semblent très difficile à étayer avec des arguments rationnels. Selon le porte-parole de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Jean-Philippe Chauzny, il faut d’abord mettre fin aux présupposés : « La Libye n’est pas un pays de transition vers l’Europe, mais un pays de destination. »
L’économie libyenne a été jusque-là plus forte et plus porteuse que celle de ses voisins. Les migrants d’Afrique subsaharienne sont venus pour trouver du travail et, par défaut, se sont établis dans l’économie informelle.
Bien que leurs conditions de vie soient déplorables, « la situation actuelle les amène à vouloir rentrer chez eux plutôt qu’entamer un nouveau périple vers l’Europe ». Souvent confondus avec les mercenaires africains engagés par Kadhafi pour mater la rébellion, ces immigrés sont victimes de « xénophobie » et craignent les persécutions de la population libyenne.
Dans le même sens, les chiffres du Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies (HCR) montrent que les mouvements migratoires sont plutôt régionaux : environ 100 000 migrants – clandestins ou non – ont déjà fuit les violences en Libye, dont 40 000 vers la Tunisie et 55 000 vers l’Egypte.
Financer l’aide au développement
Ces données permettent de relativiser l’urgence de la situation et la crainte de voir débarquer 200 000 à 300 000 clandestins en Europe ces prochains jours.
Mais, comment expliquer cet afflux d’immigrants sur l’île de Lampedusa ?
D’après Olivier Clochard, géographe à l’Université de Poitiers et membre du réseau Migreurop, « les 6500 clandestins tunisiens débarqués sur l’île de Lampedusa sont essentiellement des jeunes qui ont eu la possibilité de fuir pour obtenir de meilleures conditions de vie alors qu’il y avait un relâchement des contrôles aux frontières ». Jusqu’à présent, le régime de Ben Ali était en effet particulièrement sévère avec les migrants.
Cet effet d’aubaine, Jean-Philippe Chauzny l’évoque également : « Il n’est pas exclu que des passeurs profitent de la situation dans les prochains mois », ajoute-t-il.
Mais, plutôt que de lutter contre l’immigration, l’Union européenne ferait mieux, selon lui, de financer l’aide au développement dans ces pays. « Ce serait plus efficace », estime-t-il.
Prudence
Pour l’heure, le cabinet de la commissaire aux Affaires intérieures, Cécilia Malmström, déclare n’avoir ni chiffres, ni prévisions, ni statistiques concernant les possibilités d’un exode massif vers l’Europe. « Nous ne pouvons que suivre l’évolution des évènements et nous adapter en fonction. »
La Commission a néanmoins appelé à « une solidarité entre les États membres ». « Cette solidarité, précise-t-on, s’est déjà manifestée avec la mise en place des agents Frontex à Lampedusa la semaine dernière. »
L’Union européenne ne dispose pas de moyens propres pour surveiller ses frontières. Néanmoins, l’agence Frontex permet de mettre en commun les moyens des États membres afin d’assurer le contrôle des zones frontalières en crise (lire encadré).
Réunis à Bruxelles le 24 février, les ministres de l’Intérieur de l’UE n’ont pris aucune décision sur une gestion commune de potentiels flux migratoires.