Immigration : les eurodéputés macronistes remontés contre Bruno Retailleau
Alors que le ministre de l'intérieur Bruno Retailleau affiche des positions très dures sur les questions migratoires, la délégation française de Renaissance (Renew) semble de moins en moins en phase avec la politique prônée par le gouvernement, dont est pourtant membre le mouvement d'Emmanuel Macron.
Alors que le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau affiche des positions très dures sur les questions migratoires, la délégation française de Renaissance au Parlement européen (Renew) semble de moins en moins en phase avec la politique prônée par le gouvernement, dont est pourtant membre le mouvement d’Emmanuel Macron.
C’est sans doute l’une des premières fois que la délégation Renaissance au Parlement européen — créée par Emmanuel Macron en 2019 — critique aussi ouvertement et de manière aussi véhémente le gouvernement de coalition monté après les législatives anticipées de juillet dernier.
Alors que le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau semble décidé à mener une politique très répressive sur les questions migratoires, les députés européens de Renaissance se démarquent de la ligne prônée par le gouvernement Barnier.
« [L]es positions du ministre de l’Intérieur relèvent trop souvent de la seule idéologie au prix de l’utilité de l’action publique », ont ainsi écrit mardi 22 octobre les eurodéputées Renaissance Valérie Hayer et Fabienne Keller dans Le Monde.
Un message d’autant plus significatif que les deux autrices sont respectivement présidente du groupe Renew au Parlement européen, et experte des questions migratoires au sein de la délégation.
À bien des égards, cette fracture est une conséquence inévitable de tout gouvernement de coalition, auquel la France n’est pas habituée. Ainsi le Premier ministre Michel Barnier a-t-il rassemblé Les Républicains de Bruno Retailleau avec les centristes de Renaissance, du Mouvement démocrate (MoDem) et d’Horizons, tous trois membres de la même délégation au Parlement européen.
Reste que sur un sujet si hautement sensible, ce clivage risque de brouiller le message européen d’Emmanuel Macron : ce qui se dit au Conseil européen pourrait ne pas être suivi d’effets, ou détourné, lors des négociations du Conseil des ministres de l’UE, où siège Bruno Retailleau.
Macron vs. Retailleau
Le ministre de l’Intérieur s’avère par exemple être un fervent partisan des « centres de retour » (« return hubs ») présentés par la Commission européenne, répétant à maintes reprises qu’il souhaitait s’inspirer de la façon dont la Première ministre Giorgia Meloni gérait les questions migratoires en Italie.
Emmanuel Macron s’est de son côté dit « sceptique » à l’égard de ces centres de retour.
« De son avis sur l’aide médicale d’État (AME), qui défie la logique sanitaire, à sa fascination pour les solutions dites “innovantes” que portent les dirigeants d’extrême droite en Europe, force est de s’interroger sur la proximité des positions de Bruno Retailleau avec certains argumentaires du Rassemblement national et de ses alliés européens », peut-on lire dans la tribune de Valérie Hayer et Fabienne Keller.
Les eurodéputés de Renaissance avec lesquels Euractiv s’est entretenu sont également très clairs sur le fait qu’une politique migratoire européenne efficace doit impérativement commencer par la mise en œuvre effective du Pacte sur la migration et l’asile — un ensemble de nouvelles lois adoptées en mai dernier qui doivent être transposées dans les droits nationaux des États membres d’ici le milieu de l’année 2026 au plus tard.
Or, Bruno Retailleau souhaite non seulement que la mise en œuvre du Pacte soit accélérée, mais que de nouveaux travaux soient entrepris pour faciliter l’expulsion de migrants irréguliers déboutés du droit d’asile, et renforcer les liens de l’Union européenne avec des pays non-européens coopératifs.
Quant aux pays tiers non-coopératifs, le ministre souhaite dès à présent se pencher sur des mesures de rétorsion diplomatiques, économiques et commerciales.
« Toute son attitude et son propos laisser penser qu’il veut ignorer le Pacte », déplore l’eurodéputé Renaissance et ancien journaliste Bernard Guetta : « Je ne suis pas sur la même longueur d’onde ».
Enfin, Bruno Retailleau a annoncé l’arrivée d’un nouveau projet de loi « immigration » dans les premiers mois de l’année 2025 — le vingtième texte en 20 ans. La version précédente avait été adoptée dans la douleur en décembre 2023 avec les voix du Rassemblement national, qui saluait à l’époque une « victoire idéologique ».
Une nouvelle loi au niveau national « contribue à la difficulté de la mise en œuvre [du Pacte], tout en alimentant une absence de solutions pérennes et de dialogues avec les pays membres », explique de son côté la présidente de la délégation, Marie-Pierre Vedrenne, à Euractiv.
La vision selon laquelle les propos et messages du ministre de l’Intérieur français sont un problème est « globalement partagée » au sein de la délégation, résume l’eurodéputée Renaissance Stéphanie Yon-Courtin à Euractiv.
Cette dernière s’inquiète cependant du fait qu’attendre deux ans avant que le Pacte ne soit mis en œuvre crée « une sensation de vide et d’inaction dangereux et propice à tous les europhobes […]. On ne peut pas reprocher à Bruno Retailleau de chercher des solutions, pourvu qu’elles soient légales ! ».
Sollicité par Euractiv, le cabinet du ministre n’avait pas répondu à l’heure de la publication de cet article.
Le nouveau gouvernement français a pris ses fonctions le 21 septembre dernier, avec à sa tête l’ancien commissaire européen et négociateur du Brexit Michel Barnier.
Ce dernier s’est empressé de rédiger le projet de loi de finances (PLF) 2025 pour contenir le déficit public, mais s’est également montré très ferme sur la question migratoire, espérant donner des gages à l’extrême droite.
Dans la pratique, cela aurait permis à Bruno Retailleau d’avoir « carte blanche » sur la question des migrations, expliquait Fabienne Keller à Euractiv il y a quelques semaines.