Jean-Yves Le Drian, le capitaine euro-régional devenu lieutenant

La Bretagne reste son port d’attache, où il écoule son deuxième mandat de président de région. Mais son ambition politique le propulse bien au-delà des frontières de sa terre natale. Porte-voix des régions en Europe, il veut hisser François Hollande là où Jacques Delors avait déclaré forfait.

EURACTIV.fr
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La Bretagne reste son port d’attache, où il écoule son deuxième mandat de président de région. Mais son ambition politique le propulse bien au-delà des frontières de sa terre natale. Porte-voix des régions en Europe, il veut hisser François Hollande là où Jacques Delors avait déclaré forfait.

Les yeux rivés sur ses notes, l’œil un peu sévère, il relève la tête par intermittence pour s’assurer de l’attention des 300 paires d’yeux qui le scrutent. Son authentique ciré jaune poussin rangé au placard, Jean-Yves Le Drian arbore le costume sombre et sobre de l’homme politique. Avec ses lunettes tombantes façon presbyte et sa voix d’homme de 64 ans à l’autorité rodée, l’élu s’adresse à l’audience sans rien abandonner au ton sérieux du professeur. Peut-être des réminiscences de sa première vie d’enseignant agrégé d’histoire, une parenthèse bien vite refermée pour pénétrer l’arène politique.

Le cap de la trentaine à peine franchi, il devient député du Morbihan, après un accord générationnel avec l’élu sortant. A 70 ans bien tassés, « il s’était retiré pour des raisons d’âge », raconte le patron de la Bretagne. Mais pas sans soutenir au passage le jeune Le Drian déjà adjoint au Maire de Lorient, sa ville natale. Son ascension politique, il la doit au « hasard de la vie et mais aussi aux opportunités. Parce qu’il fallait avoir la volonté nécessaire. »

“Bébé Delors”

Engagé au Parti socialiste depuis plus de 35 ans, Jean-Yves Le Drian ne manque pas une occasion de rappeler sa filiation avec ceux qui l’ont inspiré. « La France a fait la guerre à pratiquement tous les pays d’Europe, sauf le Danemark », ironise-t-il lors d’une visite dans ce pays. Hommage à François Mitterrand, qui avait prononcé ces mots ou leur équivalent au Parlement européen de Strasbourg, en 1995, dans un discours en forme de gifle contre le nationalisme. Cet héritage mitterrandien, Le Drian l’honore jusque dans la manie du monolinguisme, en s’exprimant uniquement en français. Les deux hommes sont pro-européens, mais pas au point d’être polyglottes.

Pour l’Europe, la référence est facile. « Je suis un bébé Delors ». Pendant dix ans, il entretient des contacts privilégiés avec celui qui présidait la Commission européenne et intègre son équipe rapprochée. Douche froide lorsque son mentor renonce à la course pour la magistrature suprême en 1994. Entre temps, le député breton s’est forgé son identité de « transcourant » en se liant d’amitié avec un certain François Hollande. Ensemble, ils deviennent les chevilles ouvrières de groupes de réflexion sociaux-démocrates, comme le Club Témoin, qui a tenu salon dans le fief de Le Drian pendant de nombreuses années.

Cette ère delorienne a-t-elle été soufflée par le temps ? « On se voit moins aujourd’hui », concède-t-il. Officiellement pour des raisons d’agenda. « Mais l’affection n’a pas disparu. » Tour à tour maire, puis député, il fait un passage éclair d’un an au gouvernement d’Edith Cresson comme secrétaire d’État à la mer et accède à la présidence de la région Bretagne en 2004. Au moment de sa réélection en 2010, le divorce est consommé avec les écologistes qui siègent dans l’opposition, faute d’accord sur une liste d’alliance. Le Drian a ferraillé avec Europe écologie, tout comme Hollande ferraille avec les Verts…

Etrange résonance qui a mis plus d’un élu écologiste breton mal à l’aise. Tout au long des négociations pour 2012, impossible de s’exprimer publiquement sur le patron de la Bretagne : « Cela pourrait nuire aux discussions qui ont lieu au niveau national », fait savoir la fédération écologiste locale.

Mais les motifs de discorde sont connus  : « Quand on va voir Le Drian, témoigne Jean Cabaret de la Confédération paysanne, il est poli, il nous reçoit, il met un peu d’argent pour les paysans qui ’désintensifient’. Mais il continue de ménager les lobbies agricoles productivistes. Il a choisi son camp. » Les tensions avec les écologistes culminent en début d’année, quand l’élu veut poursuivre l’ONG France nature environnement pour sa campagne choc contre les algues vertes. « Rien ne l’obligeait à monter au créneau comme ça. Son attitude a laissé plus d’un vert pantois », relève Jean Cabaret.

Destin politique

Hormis ces querelles, l’homme a fait fructifier son mandat. La présidence de région reste un bon sas pour parler d’Europe en gardant les pieds sur terre. « Je ne suis pas un acharné du concept. L’Europe des États nations, l’Europe fédérale, on peut disserter très longuement sur tout cela », balaye-t-il. Rejet du concept mais défense d’une marotte  : la périphérie. Avec la crise, « jamais les médias n’ont autant utilisé ce mot », fait-il remarquer, tactique.

Sa périphérie à lui, c’est la mer, la banlieue maritime de l’Europe. Celle qui se tient souvent éloignée des capitales mais qu’il veut mettre au centre de l’Union. Depuis l’an dernier, il s’est trouvé un nouveau mandat à l’image de son tropisme euro-régional  : président de la Conférence des régions périphériques et maritimes d’Europe. Une sorte d’Ovni politique, qui se rêve en parlement régional européen mais a la force de frappe d’un lobby.

Le Drian y a trouvé une enceinte de plus pour distiller ses ambitions décentralisatrices. « Quand l’Europe a essayé de faire des politiques sans les régions, elle s’est plantée. » Même pique envers le gouvernement, dont la confiance à l’égard des élus locaux se mesure au compte-gouttes : « On est aussi responsables que l’État, voire davantage, de la gestion des deniers publics », s’enorgueillit-il.

Certes. Mais l’État pourrait, à l’avenir, arborer un visage qui lui est très sympathique. Jean-Yves Le Drian fait partie des socialistes conquis par les résultats de la primaire. Le soir du 16 octobre, il sourit à pleines dents, perché sur les marches du perron de Solférino, pile dans le champ des caméras qui s’agglutinent autour du candidat victorieux, François Hollande.

Son ami de longue date dont il devient le lieutenant sur les questions de défense. Un « shadow ministre », en somme, fonction qui lui interdirait presque de ne pas travailler son anglais. En attendant, Jean-Yves Le Drian offre au député de Corrèze les compétences qu’il a refusées à la droite quatre ans plus tôt, quand Nicolas Sarkozy lui servait l’hôtel de Brienne sur un plateau. Après avoir déjoué les pièges, ce fou de cyclisme est en selle pour affronter la grande boucle.