La « puissance militaire » de l’UE ne sauvera pas le Groenland
Aujourd’hui dans Rapporteur : les entraves à la désignation du CGRI comme organisation terroriste, la directrice du renseignement américain bientôt à Munich pour parler sécurité, les États membres rejettent la proposition d’un envoyé spécial de l’UE auprès de Poutine ou encore partage de données de voyageurs entre l’UE et les États-Unis.
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Aujourd’hui
🟢 Les craintes du Groenland s’intensifient alors qu’Ursula von der Leyen promet que l’UE deviendra une « puissance militaire ».
🟢 Paris et Rome bloquent les efforts visant à qualifier le CGRI iranien de groupe terroriste.
🟢 La directrice du renseignement national des États-Unis Tulsi Gabbard ira à la Conférence sur la sécurité de Munich.
Bruxelles en un coup d’œil
Les efforts européens pour désamorcer la crise autour du Groenland n’ont guère porté leurs fruits.
Le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen, est sorti d’un entretien en face à face avec JD Vance et Marco Rubio à la Maison-Blanche avec une furieuse envie de fumer une cigarette.
Debout aux côtés de son homologue groenlandaise Vivian Motzfeldt autour d’une table placée devant l’ambassade du Danemark à Washington — une scène qui ressemblait à un mariage forcé — Lars Løkke Rasmussen a cherché à souligner le positif.
Le seul résultat concret de la rencontre qui avait lieu hier en fin d’après-midi a été l’annonce de la création d’un « groupe de travail » chargé d’examiner les positions visiblement irréconciliables de Copenhague et de Washington.
Il subsiste un « désaccord fondamental » entre le Danemark et les États-Unis après ce que le ministre danois a qualifié de discussion « franche ».
Quelques heures après la rencontre, le président américain Donald Trump a déclaré aux journalistes dans le Bureau ovale qu’il avait toujours l’intention de prendre le contrôle du Groenland et que « le Danemark ne pouvait rien y faire ». Magnus Lund Nielsen, notre correspondant danois, vous en dit plus ici.
Lars Løkke Rasmussen a répété à plusieurs reprises qu’il n’était pas un Neville Chamberlain des temps modernes. Ce qui, pour compléter l’analogie historique, ferait de Donald Trump… Hitler ?
Il a ajouté que les Groenlandais ne choisiraient jamais de rejoindre les États-Unis, même si Washington venaient à payer le prix supposé de 700 milliards de dollars. « On fait du commerce avec des peuples, on ne fait pas du commerce avec des personnes », a déclaré le ministre Rasmussen plus tard sur Fox News.
Bruxelles, où les responsables s’accrochent à des idées dépassées et à une rhétorique dramatique, semble vivre sur une autre planète.
Quelques heures avant la réunion qui se tenait à Washington, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a exposé son ambition de transformer l’UE en une « puissance militaire ». Lors d’une conférence de presse, l’Allemande a également insisté sur le fait que le prêt de réparation proposé pour l’Ukraine (qui a échoué lors du Conseil européen de décembre) restait « sur la table ».
Le fossé entre la rhétorique et la réalité s’est encore creusé ces derniers jours. Andrius Kubilius, commissaire européen à la Défense, a lancé l’idée d’une armée européenne de 100 000 hommes et d’une nouvelle architecture de sécurité européenne, mais celle-ci a été rejetée par la Commission. Il a aussi déclaré que la clause de défense mutuelle de l’UE couvrait « sans aucun doute » le Groenland — une affirmation qu’Ursula von der Leyen a refusé de confirmer mercredi 14 janvier.
Alors que la présidente de l’exécutif européen répète son mantra sur « l’indépendance stratégique » de l’UE, les commissaires semblent de plus en plus indépendants les uns des autres et de l’institution. La Haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, l’Estonienne Kaja Kallas, était notamment absente d’une importante conférence de presse consacrée à l’Ukraine, alors même qu’elle se trouvait à Bruxelles.
Dans la pratique, l’indépendance vis-à-vis des États-Unis n’est pas la direction prise. Sur les 90 milliards d’euros que l’UE prévoit de prêter à l’Ukraine, le bloc autorisera probablement l’achat d’armes américaines pour environ 10 milliards d’euros. Tout cela alors que l’Europe supporte 3 milliards d’euros d’intérêts par an.
Au-delà de Bruxelles, les capitales européennes se mobilisent, des pays comme la France et l’Allemagne envoient du personnel militaire au Groenland pour participer à des exercices militaires à la demande du Danemark. Ces déploiements sont largement symboliques, probablement pour faire comprendre à Donald Trump que la sécurité de l’Arctique est prise au sérieux. Personne ne s’attend réellement à ce que les Européens combattent les Américains pour le Groenland.
Alors que l’OTAN montre des signes de fragilité, l’UE avance désormais l’idée d’une « stratégie européenne de sécurité », dont nous avons été les premiers à rapporter qu’elle était prévue par la présidente de la Commission.
Un législateur du Parti populaire européen (PPE, centre-droit) — formation d’Ursula von der Leyen — a rejeté cette initiative, la qualifiant de simple « blabla ». Pas étonnant que Donald Trump reste de marbre.
Tulsi Gabbard fait ses valises pour l’Europe
La 62e conférence de Munich sur la sécurité commence dans un mois, mais compte tenu de la situation mondiale actuelle, la liste des invités est surprenante. Selon nos informations, la directrice du renseignement national Tulsi Gabbard est à ce jour la représentante la plus haut placée du gouvernement américain dont la présence a été confirmée.
Ni le vice-président américain JD Vance ni le secrétaire d’État Marco Rubio n’ont confirmé leur présence à l’évènement.
Cependant, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi et son adjoint ont tous deux été invités et ont confirmé leur participation. Leur participation sera remarquée, compte tenu de l’ampleur des violences récentes en Iran, où, selon certaines informations, jusqu’à 20 000 personnes auraient été tuées.
Paris et Rome s’opposent à la désignation du CGRI comme organisation terroriste
Certains États membres de l’UE s’opposent à l’inscription du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien sur la liste des organisations terroristes, a déclaré la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, aux députés européens à huis clos mercredi soir. Elle n’a toutefois pas nommé les pays en question.
Selon deux personnes présentes lors de la réunion, Kaja Kallas aurait déclaré qu’elle avait l’intention de préparer une proposition de sanctions pour le Conseil « Affaires étrangères » du 29 janvier.
Il semblerait que l’Italie et la France font partie des pays réticents à soutenir cette désignation.
Un porte-parole du ministère français des Affaires étrangères a déclaré mercredi que Paris n’excluait pas de soutenir la mesure, mais a fait valoir que le CGRI était déjà visé par plusieurs régimes de sanctions de l’UE.
« Nous allons poursuivre dans cette voie », a déclaré le porte-parole, ajoutant que le consensus et la volonté politique nécessaires pour adopter rapidement de nouvelles sanctions de l’UE n’existaient pas actuellement. En résumé : il ne faut pas s’attendre à ce que la France soutienne l’appel du Parlement européen, jeudi prochain, visant à inscrire le CGRI sur la liste des groupes terroristes.
Le président du PPE, l’Allemand Manfred Weber, critiquait hier soir à la télévision publique allemande la réticence de l’Italie et de la France sur la question, qualifiant de « folie » l’argument selon lequel une telle désignation pourrait mettre en péril les voies diplomatiques avec Téhéran.
« Comment pouvons-nous établir des voies de communication avec un tel régime ? », a fustigé Manfred Weber. « Nous avons affaire à un régime terroriste. Le CGRI est une organisation terroriste. »
Le Luxembourg, en revanche, s’est fortement prononcé en faveur de la mesure, rejetant les affirmations faites plus tôt cette semaine par un journaliste du Wall Street Journal.
Dans le même temps, Donald Trump a semblé revenir sur ses menaces d’action militaire dans le pays hier soir, expliquant que « les tueries ont cessé », alors même qu’il avait déclaré à son équipe de sécurité nationale qu’il n’envisagerait qu’une frappe rapide et décisive contre le régime iranien plutôt qu’un conflit prolongé, selon NBC News.
Les capitales de l’UE sceptiques face à l’idée d’un envoyé spécial auprès de Poutine
Le ministre chypriote des Affaires étrangères, Constantinos Kombos, a émis des doutes quant à la proposition de nommer un envoyé spécial de l’UE pour dialoguer avec le président russe Vladimir Poutine, avertissant que ce n’était « pas le bon moment » pour repenser l’approche diplomatique de l’Europe pour mettre fin à la guerre en Ukraine.
S’adressant à des journalistes à Chypre, notamment votre rapporteure préférée Nicoletta Ionta, Constantinos Kombos a déclaré qu’avec les pourparlers menés par les États-Unis déjà en cours, il n’y avait aucune raison de « changer toute la structure et la méthodologie » du dialogue avec Moscou.
La proposition, initialement avancée par la Finlande l’an dernier, a été remise sur la table la semaine dernière par la Première ministre italienne Giorgia Meloni. Des spéculations ont également circulé sur une éventuelle nomination de l’ancien chef du gouvernement italien Mario Draghi — un nom régulièrement évoqué dès qu’un poste stratégique européen se libère.
Giorgia Meloni et Emmanuel Macron ont tous deux plaidé en faveur de la réouverture des canaux de communication avec Vladimir Poutine, bien que le président français ait indiqué qu’il préférait s’occuper lui-même de toute prise de contact.
Ces derniers jours, plusieurs diplomates de l’UE nous ont confié que la création d’un tel poste n’était même pas discutée dans les capitales.
EXCLU : L’UE soutient l’accès des États-Unis aux données des voyageurs européens
Le Conseil a approuvé un accord sur les visas qui permettrait aux autorités américaines d’utiliser les données des voyageurs européens à des fins autres que les contrôles d’identité, selon un mandat de négociation consulté par Nicoletta Ionta et notre journaliste tech Maximilian Henning.
Par rapport à un projet antérieur de la Commission, la position de négociation de l’UE introduit également des garanties plus explicites. Selon cette proposition, les autorités américaines pourraient conserver les données des voyageurs afin de lutter contre les crimes graves et, sous certaines conditions strictes, les partager avec d’autres agences afin de faire face à des menaces majeures pour la sécurité publique. Cette décision ouvre la voie à des négociations délicates entre l’UE et les États-Unis.
Une eurodéputée italienne critique Meloni pour son soutien à Orbán
La socialiste italienne Pina Picierno, vice-présidente du Parlement européen, a vivement critiqué la Première ministre de droite Giorgia Meloni pour avoir ouvertement soutenu le Premier ministre hongrois Viktor Orbán alors qu’il lance sa campagne de réélection en Hongrie.
Qualifiant ce soutien au chef du Fidesz de « grave et inacceptable », Pina Picierno l’a accusée de légitimer ce qu’elle a qualifié de personnalité politique illibérale qui sape la liberté des médias, érode l’État de droit et s’aligne sur les intérêts du Kremlin.
L’Italie « ne peut pas être le porte-voix de ceux qui affaiblissent l’Europe de l’intérieur », a conclu l’eurodéputée.
Les Capitales
ROME 🇮🇹
Le Sénat italien a adopté mercredi une résolution multipartite condamnant la répression des manifestations en Iran, une initiative qui a suscité des réactions politiques après que le Mouvement cinq étoiles (M5S) a été le seul parti à s’abstenir lors du vote.
La résolution exhorte le gouvernement à intensifier la pression diplomatique sur Téhéran et à soutenir les sanctions ciblées de l’UE contre les personnes et les entités liées à la répression.
Giuseppe Conte, ancien Premier ministre et leader du Mouvement cinq étoiles, a déclaré que le texte n’excluait pas explicitement une action militaire unilatérale menée en dehors du cadre du droit international, une garantie que son parti avait cherché à inclure, bien qu’il partageait largement les objectifs énoncés dans la résolution.
– Alessia Peretti
MADRID 🇪🇸
La ministre des Finances, María Jesús Montero, a déclaré que les gouvernements régionaux n’étaient « pas obligés » d’accepter le nouveau plan de financement de l’Espagne, alors que les réactions négatives se multiplient face aux concessions fiscales accordées à la Catalogne.
Les régions dirigées par le Partido Popular (PP), dans l’opposition, ont rejeté la proposition lors d’une réunion du conseil à Madrid, la qualifiant d’inéquitable.
L’accord, conclu entre Pedro Sánchez (PSOE) et le leader séparatiste catalan Oriol Junqueras, garantit le soutien des séparatistes au parlement de Madrid en permettant à Barcelone de conserver la plupart de ses recettes fiscales, une mesure qui devrait augmenter le budget de la région de près de 5 milliards d’euros.
– Inés Fernández-Pontes
BRATISLAVA 🇸🇰
Le procureur général slovaque Maroš Žilinka a demandé à la Cour constitutionnelle du pays de réexaminer une partie de la réforme du droit pénal adoptée par le gouvernement de Robert Fico, afin de suspendre une disposition qui restreint l’utilisation des témoignages des accusés coopératifs.
Cette règle permettrait d’utiliser ces preuves uniquement si les témoins n’avaient jamais menti ou dissimulé des informations lors de procédures antérieures.
Les experts juridiques avertissent que cette norme vaguement définie pourrait compromettre plusieurs affaires en cours, dont une impliquant Tibor Gašpar, vice-président du parti SMER de Robert Fico. Selon eux, cela pourrait également enfreindre les protections constitutionnelles ainsi que les garanties en matière de droits de l’Homme.
– Natalia Silenska
ATHÈNES 🇬🇷
Le ministre grec des Transports, Christos Dimas, a été interrogé mardi par des fonctionnaires de la Commission européenne à Bruxelles après qu’une récente panne dans l’espace aérien grec a mis en évidence des défaillances infrastructurelles de longue date.
Bruxelles est irritée par la dépendance de la Grèce à l’égard de radars de trafic aérien « obsolètes », après que la région d’information de vol d’Athènes ait été brièvement hors service au début du mois.
Deux sources présentes à la réunion ont déclaré que la Commission avait adopté une position ferme, arguant que l’équipement aurait dû être remplacé il y a des années et remettant en question la crédibilité de l’engagement pris par Athènes de terminer les mises à jour d’ici 2028.
Le directeur de l’Autorité de l’aviation civile a démissionné mercredi.
– Sarantis Michalopoulos
Contributeur.ices : Magnus Lund Nielsen, Björn Stritzel, Maximillian Henning, Alice Bergoënd, Thomas Møller-Nielsen, Elisa Braun, Jacob Wulff Wold, Sofía Sánchez Manzanaro.
Éditrices : Christina Zhao, Sofia Mandilara, Charles Szumski.