Les luttes de Manfred Weber qui divisent le centre-droit européen
Avant chaque sommet européen, une autre réunion se tient à Bruxelles : celle des chefs d’État et de gouvernement issus du Parti populaire européen (PPE). Et ces rencontres pourraient bien devenir sujettes à plus de débats que l’évènement principal.
Avant les sommets européens, les dirigeants nationaux du Parti populaire européen (PPE), parti de centre-droit, se réunissent vers 7 heures du matin à l’hôtel Sofitel de la place Jourdan à Bruxelles.
Ce qui était autrefois un simple forum de discussion avant le sommet à l’époque d’Angela Merkel est en train de revêtir une dimension plus stratégique.
La réunion rassemble notamment le chancelier allemand Friedrich Merz (CDU), le Polonais Donald Tusk (Plateforme civique, PO), la présidente de la Commission Ursula von der Leyen (CDU) et les dix autres dirigeants européens dont le parti national est affilié au PPE au niveau européen. Ensemble, ils conviennent de documents de position communs avant le sommet avec leurs homologues de l’UE.
Documents communs : entre stratégie et division
Depuis octobre, ces réunions aboutissent à des déclarations communes, exprimant les positions du PPE sur des sujets clés. Mais la portée de ces documents, étendue pour la première fois à tous les sujets politiques la semaine dernière, génère des tensions. Certaines délégations estiment qu’ils ne reflètent pas l’ensemble des sensibilités du PPE et qu’ils divisent, voire qu’ils servent les ambitions personnelles du chef du parti, l’Allemand Manfred Weber.
La délégation polonaise, notamment, a refusé de signer le dernier document pré-sommet en raison de désaccords sur son contenu et sa méthode de préparation. Donald Tusk et son entourage dénoncent un manque de transparence et de représentativité.
Manfred Weber cherche à transformer le Parti populaire européen en une formation politique plus cohérente, comparable à un parti national. Il a engagé cette dynamique lors du congrès de Valence en réformant les statuts du parti, et en intégrant ses priorités dans le programme pour le prochain mandat européen.
« L’objectif déclaré de Manfred Weber est de politiser le parti et, pour cela, les dirigeants doivent s’aligner sur des objectifs politiques communs », affirme un responsable du PPE.
En amont des élections européennes de 2024, le président bavarois du parti de centre-droit a engagé Ursula von der Leyen à respecter un manifeste lors du congrès du PPE à Bucarest. Il a donné suite à cet engagement en janvier en intégrant ses priorités dans le programme de travail du PPE pour le prochain mandat de la Commission européenne.
Manfred Weber attend des représentants du parti de centre-droit qu’ils s’alignent sur ces principes, et il a fréquemment réaffirmé cette attente lors d’évènements publics.
Une centralisation contestée
Ces documents de position sont souvent préparés par l’équipe rapprochée de Manfred Weber et des figures clés comme Petteri Orpo, Premier ministre finlandais et vice-président du PPE, qui a rédigé les parties consacrées à la défense et à l’Ukraine. Par ailleurs, les amendements proposés par les délégations sont rarement pris en compte, renforçant un sentiment de marginalisation.
À mesure que ces déclarations prennent de l’importance, la résistance des délégations nationales, qui se sentent écrasées par la centralisation de Manfred Weber, s’intensifie.
La semaine dernière, les inquiétudes concernant le processus ont atteint leur paroxysme au sein de la Plateforme civique polonaise, dirigée par Donald Tusk, qui a de nombreux désaccords avec Manfred Weber.
L’eurodéputé polonais Andrzej Halicki, vice-président du PPE, et son entourage étaient visiblement frustrés lorsqu’ils ont quitté le sommet du parti jeudi dernier.
L’eurodéputé a confirmé à Euractiv que la délégation polonaise n’avait pas signé le document et s’est interrogé sur son objectif.
« Nous ne voyons pas la nécessité de ces déclarations avant le sommet. Surtout si les points ne figurent pas à l’ordre du jour », a-t-il expliqué.
Les points précis de discorde restent flous. Une deuxième source interne au PPE a laissé entendre que les amendements polonais — peut-être liés à la politique migratoire ou climatique — n’avaient pas été inclus dans le projet final ni même présentés aux autres dirigeants.
« Le sentiment général était que la déclaration poussait le PPE vers la droite », note la source du PPE.
Cela a également posé problème à d’autres délégations nationales, ce qui a conduit à quelques modifications des parties critiques de la déclaration, « mais pas dans la mesure souhaitée par la Plateforme civique », ont-ils ajouté.
La Platefore civique polonaise est particulièrement préoccupée par ce virage à droite, compte tenu de sa lutte contre le parti nationaliste Droit et Justice (PiS) au niveau national, qui a récemment pu se réjouir de la victoire du candidat conservateur Karol Nawrocki — indépendant mais proche du PiS — à la présidentielle de début juin.
Les Polonais ne sont pas les seuls à soupçonner le camp Weber d’avoir manigancé quelque chose dans ces documents, les critiques visant également le processus de rédaction.
Lors du sommet de mars, l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) s’est opposée à un paragraphe approuvant le recours à la dette commune au niveau de l’UE pour les dépenses de défense, ce que le Bavarois a évité d’exclure dans le cadre d’une stratégie de sécurité européenne plus intégrée.
En l’absence du chef de l’opposition à une telle mesure — Friedrich Merz, retenu par les négociations de coalition — et en raison de la politique du PPE qui empêche d’être remplacé lors d’une absence, la CDU n’était pas officiellement représentée. La CDU a fait connaître son opposition après l’adoption du document, ont souligné des sources.
Une troisième source du PPE décrit le mode opératoire utilisé pour alimenter les projets : « Ils ont tendance à déposer des documents avec un délai assez court, en disant : voici un projet, si je n’ai pas de réponse dans les 30 prochaines heures, nous l’adopterons. »
« Et puis la question est de savoir s’il s’agissait d’un problème d’organisation ou d’une manœuvre délibérée », ajoute-t-il.
Une lutte vaine ?
Les preuves d’une intention délibérée sont toutefois rares. Le deuxième responsable du PPE déclare que le parti cherche toujours à améliorer le processus de rédaction afin de mieux le coordonner en amont des réunions.
Selon la première source du PPE, le mécontentement latent est dû à la visibilité accrue des documents, ce qui était l’objectif déclaré de Manfred Weber dès le départ.
« Cela attire l’attention et suscite également la controverse », déclare cette source.
« Mais renforcer la cohésion du parti est un processus nécessaire pour que le centre-droit puisse accroître son influence à Bruxelles. »
D’autres ne sont pas d’accord et estiment plutôt que la tentative de Manfred Weber d’unifier des opinions aussi diverges au sein de la famille politique est illusoire.
« Je mettrais en garde contre toute tentative de présenter une ligne unifiée du PPE sur des questions socialement sensibles telles que l’immigration, les LGBTQI ou l’avortement, par exemple », indique la troisième source du parti de centre-droit.
« Il existe des opinions divergentes sur ces questions, et nous devons nous en accommoder. »
Eddy Wax a contribué à la rédaction de cet article.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]