Les urnes de la colère

Pour la presse européenne, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont « une claque » pour Nicolas Sarkozy et son bilan. Son score et celui de Marine Le Pen expriment un malaise lié à la crise économique.

/ EURACTIV.fr
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Pour la presse européenne, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont « une claque » pour Nicolas Sarkozy et son bilan. Son score et celui de Marine Le Pen expriment un malaise lié à la crise économique.

La France est en colère, titre la presse européenne au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle française.

Une fureur qui vise d’abord le président sortant. « C’est un vote uppercut, qui a le K.O pour objectif : il met Nicolas Sarkozy à terre ce dimanche sous le coup du cumul des défaites. Et c’est la France, déterminée, en masse et en colère qui lui montre la porte », estime Béatrice Delvaux dans le quotidien belge Le Soir.

« Ras-le-bol »

En votant contre lui dimanche 22 avril, les Français ont tout d’abord fustigé son bilan, ses « promesses non tenues », mais également exprimé un « ras-le-bol immense de sa personne et de son mode de fonctionnement ». 

En Allemagne, les quotidiens pointent également le profond désarroi des Français vis-à-vis du président sortant. « La France règle ses comptes avec Sarkozy », titre le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung. Pour Der Spiegel, « les Français se sont massivement rendus aux urnes pour exprimer leur colère face à la politique, l’état de leur pays et l’actuel président. « Cette élection est un référendum sur le quinquennat de Nicols Sarkozy », ajoute le journal. 

Seulement un peu plus d’un quart des citoyens français ont voté pour le président sortant, rappelle le Financial Times qui estime que ce score « est une claque » pour Nicolas Sarkozy, montrant ainsi « une réelle volonté de changement » de la part des Français. 

La situation économique du pays explique le rejet des citoyens, selon le quotidien eurosceptique The Telegraph. « La même combinaison entre le malaise économique et la désillusion populaire (…) est en marche sur tout le continent où les votants sont déçus des partis existants et tentés de se tourner vers les extrêmes », explique le journal. 

Inquiétante Marine Le Pen

Au Luxembourg, le désaveu de Nicolas Sarkozy a également été salué par Alex Bodry du parti ouvrier socialiste LSAP cité par le quotidien Wort. « Je suis très satisfait du résultat. (…) Cela démontre bien que les Français ne sont pas contents de ce dernier. Le côté négatif, c’est le score historique du Front national. Il y a clairement un manque de confiance dans les partis traditionalistes et c’est dangereux. »

Le score de la présidente du Front national, Marine Le Pen, qui avoisine les 19% « doit faire réfléchir », ajoute le quotidien. Il correspond à une tendance en Europe, où les partis extrêmes ont vu leur score grimper à toutes les dernières élections.

C’est aussi le révélateur d’une France « fracturée entre deux énergies. Celle d’un camp qui proclame les vertus nationales, replié sur lui-même, xénophobe, antieuropéen avec un discours populiste qui fait recette dans nombre de coins d’Europe. Et celle d’un camp de gauche qui proclame le changement, la relance, l’éthique mais doit réussir à unir ses composantes et convaincre de la crédibilité de ses recettes dans une crise économique profonde », observe Béatrice Delvaux dans Le Soir. 

Marine Le Pen a beau avoir raté la marche pour le second tour, « son succès va accroître son influence sur la scène politique française », ajoute le Telegraph. « Cela pourrait affecter les relations avec les minorités en France et dans d’autres pays de l’Union européenne après une campagne fondée sur une rhétorique opposée aux migrants, à l’Islam et à l’Union européenne ». 

L’Espagne a été dans le viseur du président candidat pendant la campagne. Nicolas Sarkozy a fustigé les mauvais résultats du pays et expliqué à son électorat que la seule solution pour éviter d’être dans la même situation était de voter pour lui. 

Pour le quotidien El Pais, il est « préoccupant de voir que non seulement le résultat atteint par Marine Le Pen est le meilleur jamais obtenu par le FN, mais que son discours antieuropéen et xénophobe ait également contaminé l’ensemble du débat politique français et en premier lieu, celui de Sarkozy. Ce dernier a besoin de ces votes et ils ne lui sont pas acquis pour le 6 mai ». 

Sarkozy n’y arrivera pas

Les prévisions de la presse étrangère pour le deuxième tour de l’élection présidentielle sont assez unanimes. Le président actuel aura de grandes difficultés à être réélu le 6 mai. Le journal allemand « Der Spiegel » est convaincu de la défaite de Nicolas Sarkozy. « Le désaveu est si profondément enraciné partout dans le pays qu’une majorité pour lui serait un miracle. »

Même tonalité auprès des journaux de droite. Le quotidien « Die Welt » estime que « la sortie de Nicolas Sarkozy du palais de l’Elysée approche », un président sortant n’ayant jamais obtenu un score aussi mauvais au premier tour. 

Pour le journal polonais Gazeta Wyborcza, François Hollande est le favori, « mais le président Nicolas Sarkozy reste dans le jeu. » Le travail à accomplir par le président actuel pour devancer son concurrent socialiste est pourtant jugé considérable.

En République tchèque, dans son article intitulé « Les chances de Sarkozy diminuent », Hospodá?ské noviny estime que l’actuel président n’est plus, aux yeux des Français « le bon manager » qui sortira le pays des difficultés. Le journal remarque tout de même que si le socialiste François Hollande remporte le scrutin, ce sera une victoire « d’un homme politique fade qui ne dérange personne », comme le rapporte Radio Prague

Rôle pivot pour Bayrou

Le rôle que pourra jouer le candidat centriste François Bayrou pour le deuxième tour est également souligné par la presse étrangère. 

Pour le Financial Times, les reports de voix du centriste pourraient être déterminants. Et malgré son peu d’affection personnelle pour Nicolas Sarkozy, François Bayrou, qui a fait de la discipline budgétaire un des grands thèmes de campagne, pourrait se méfier des « socialistes dépensiers ». Les Britanniques évoquent également les rumeurs sur une nomination du candidat du Modem au poste de Premier ministre.

Le Frankfurter Allemgeine Zeitung voit Sarkozy face à un exercice très difficile. Il est le seul levier pour sa réélection mais se trouve dans une voie étroite où il doit mobiliser dans le même temps les électeurs du centre et ceux de Marine Le Pen. 

La responsabilité européenne de Hollande

La pole position de François Hollande est appréciée diversement en Europe. Le candidat PS « est un moindre mal pour ses électeurs », estime le quotidien allemand de centre gauche Süddeutsche Zeitung, pour qui le résultat du premier tour est plus un vote sanction contre Nicolas Sarkozy qu’un vote d’approbation en faveur du candidat socialiste.

Dans les pays du Sud de l’Europe, la presse se montre plus enthousiaste, inspirée par le projet socialiste de « réorientation » de la politique européenne.

« Cette nuit, la gauche européenne déprimée a commencé à sortir du gouffre », écrit Miguel Mora, le correspondant à Paris du quotidien El Pais. Dans une Europe dominée par la doctrine de l’austérité, les options de croissance esquissées par François Hollande sont une source d’espoir.

Deux voix clairement différentes vont se faire entendre jusqu’au 6 mai, relève le quotidien espagnol, dont l’édito consacré à la présidentielle française hésite entre l’ironie et le choix partisan. « Il serait paradoxal » qu’un socialiste devienne l’allié du conservateur Mariano Rajoy. « Mais seulement en apparence, puisque Sarkozy l’a été avec Zapatero », raille le quotidien espagnol, avant de choisir son camp : « Le changement en France peut commencer à apporter un changement en Europe. Un changement nécessaire. »

Même registre dans la presse grecque, qui mise sur l’élection de François Hollande pour « faire pression » sur Angela Merkel. Le but : obtenir « moins de rigueur, et plus d’incitation au développement » économique. Evénement symbolique, le 6 mai est également un jour d’élection en Grèce.

En Italie aussi, les regards se tournent vers l’Hexagone. « Rien n’est encore décidé, mais c’est un pas important pour le changement en France et en Europe », a déclaré Pier Luigi Bersani, chef de file du parti démocrate italien, pour qui les « recettes » économiques de la droite pendant la crise ont été « désastreuses ».

Les deux semaines de campagne qui se profilent seront à couteaux serrés. Le débat de l’entre-deux tours sera un « moment-clé », anticipe le Financial Times. Un rendez-vous risqué pour François Hollande ? Il est « vif d’esprit », assure Gideon Rachman, éditorialiste en chef des affaires étrangères pour le quotidien économique. Soulignant la « résilience » de Nicolas Sarkozy face à la crise, le journaliste parie quand même sur le socialiste. « Je prédis qu’il va bien se débrouiller ».

Réagissant depuis son fief corrézien de Tulle après l’annonce des résultats, le candidat a rappelé la responsabilité qui lui revient « au-delà des frontières » de la France. L’objectif visant à « réorienter l’Europe sur le chemin de la croissance et de l’emploi » occupera sans doute les débats jusqu’au Jour J.