Livraisons d'armes à l'Ukraine : derrière les différences de pression sur la France et l'Allemagne
Alors que la pression sur le gouvernement allemand s’intensifie pour que celui-ci augmente son soutien militaire et livre des chars d’assaut modernes à l’Ukraine, la France n’a pratiquement pas été mis en cause pour ses hésitations.
Alors que la pression sur le gouvernement allemand s’intensifie pour que celui-ci augmente son soutien militaire et livre des chars d’assaut modernes à l’Ukraine, la France n’a pratiquement pas été mise en cause pour ses hésitations.
Outre les différences au niveau des pressions politiques intérieures, les experts et les hommes politiques considèrent que le fait que l’on ferme les yeux sur la France — et ce malgré son soutien relativement faible à l’Ukraine — a moins à voir avec l’administration parisienne qu’avec le récent revirement de Berlin en matière de politique étrangère.
Ces derniers mois, l’Allemagne a été sous le feu des critiques pour son refus de livrer des chars à l’Ukraine, tant au niveau international qu’au niveau national.
Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, a récemment critiqué les « signaux décevants » envoyés par Berlin, qui ne serait pas prêt à fournir les chars allemands dont Kiev a tant besoin, comme les Leopard ou les Marder.
Le chancelier allemand Olaf Scholz est de plus en plus critiqué au sein de sa propre coalition, ses partenaires de la coalition écologiste et libérale lui demandant instamment de donner le feu vert à la livraison de chars.
Lors d’une session parlementaire houleuse jeudi (22 septembre), les partenaires de la coalition de M. Scholz ont indiqué qu’ils attendaient de lui qu’il intensifie les livraisons d’armes à l’Ukraine, à un moment qui pourrait marquer un tournant dans cette guerre.
S’il est difficile d’évaluer le soutien militaire, financier et humanitaire que l’Ukraine a réellement reçu de la France, car certaines livraisons européennes sont classées confidentielles, un rapport de l’Institut d’économie mondiale estime que Berlin a dépensé ou promis trois fois plus à l’Ukraine que Paris.
C’est le Zeitenwende, voyons !
Selon des experts et des responsables politiques allemands, le fait que la France ait échappé aux critiques est moins dû au fait que Paris a été plus ambitieux dans ses efforts pour soutenir l’Ukraine qu’à la récente réorientation de la politique étrangère allemande et de ses relations avec la Russie, appelée Zeitenwende, « tournant » en allemand.
La guerre en Ukraine a conduit à une reconsidération complète de la politique allemande en matière de sécurité internationale, qui s’est définie par une approche plus hésitante, notamment en ce qui concerne les livraisons d’armes.
« La pression internationale ainsi que les discussions au sein de la coalition doivent être interprétées de manière positive, car le nouveau rôle de l’Allemagne en tant qu’acteur important sur la scène de la politique de sécurité doit encore parfois être internalisé afin de remplir de manière crédible le tournant avancé », a confié à EURACTIV le porte-parole de la politique de défense du groupe parlementaire Parti libéral-démocrate (Freie Demokratische Partei, FDP), Alexander Müller.
Dans le cas de la France cependant, la guerre n’a pas bouleversé la culture militaire de la même manière.
« La France a une longue tradition d’exportations d’armes moins réglementées et d’opérations expéditionnaires. En outre, notre voisin a une orientation beaucoup plus géostratégique dans le débat sur la politique étrangère que nous en Allemagne », a expliqué à EURACTIV Johannes Arlt, membre social-démocrate de la commission de la Défense du Bundestag allemand.
« Le public français est beaucoup plus familier avec les engagements militaires de ses propres forces armées », a ajouté le politique social-démocrate.
Cette argumentation est également fréquemment reprise en France.
Selon Thomas Gassilloud, président de la commission de la Défense nationale et des Forces armées à l’Assemblée nationale française, l’une des principales raisons pour lesquelles Berlin semble être au cœur du débat sur les livraisons de chars est la « confiance plus accrue des Français dans leur propre sécurité ».
Cela aurait permis à la France d’agir plus rapidement dans les premiers jours de la guerre, a-t-il ajouté.
Aussi, alors que les Français ont procédé à des livraisons directes, les 18 canons Caesar, par exemple, étant déjà déployés, les Allemands ont effectué des « cessions indirectes de matériels, ce qui a évidemment ralenti le rythme des livraisons allemandes » a expliqué M. Gassilloud.
Pressions internes
Cependant, les différents degrés de pression du public et des politiques en France et en Allemagne résultent également de la configuration politique très différente.
Tant le chef de file de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, que les partis d’extrême droite, qui ont obtenu plus de 50 % des voix lors des dernières élections générales françaises, se montrent critiques à l’égard des livraisons d’armes à l’Ukraine.
En Allemagne, en revanche, il existe un large consensus parmi les décideurs politiques sur la nécessité de livrer des armes, les Verts, le Parti libéral-démocrate (FDP) et la CDU/CSU, partis conservateurs, faisant pression pour l’envoi de chars.
« Personnellement, j’ai l’impression que la pression dans ce débat est si forte en réalité parce que nous avons un large spectre d’opinions dans le débat en Allemagne », a déclaré le social-démocrate Arlt.
Ce n’est que jeudi (22 septembre) que la CDU/CSU a soumis au Bundestag une motion incluant l’autorisation d’exporter des chars de combat, des véhicules de combat d’infanterie et des véhicules de transport blindés des stocks industriels vers l’Ukraine.
« La Bundeswehr [Force de Défense fédérale] et les entreprises d’armement allemandes ont jusqu’à présent été autorisées à transférer beaucoup moins d’armes à l’Ukraine qu’elles ne le pourraient en raison de l’attitude hésitante du gouvernement allemand », a indiqué à EURACTIV un porte-parole de la politique étrangère de la CDU.
« Chacun des partenaires doit donner à l’Ukraine autant qu’il le peut sur le plan militaire et que l’Ukraine peut utiliser à des fins militaires. On est loin d’avoir atteint ce stade en Allemagne », a ajouté le fonctionnaire.