Comment l'UE peut-elle faire face à l'offensive technologique de Trump ?
Alors que les États-Unis se servent des géants de la tech comme d'une arme, l'UE doit décider avec quelle fermeté riposter
Depuis le retour du président américain Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, la dépendance de l’Europe vis-à-vis de la tech américaine est devenue un handicap ; des « cartes », selon le vocabulaire de Trump, à jouer pour constituer une main géopolitique gagnante.
L’administration Trump 2.0 a recouru à la force brute contre l’UE : en restreignant l’accès aux principaux modèles d’IA, en sanctionnant un procureur et des juges de la Cour pénale internationale basés dans l’UE (notamment en suspendant non seulement leur accès à leur environnement de travail numérique, mais aussi en bloquant leurs virements bancaires et leur accès aux logiciels américains), et en interdisant l’entrée sur le sol américain à des citoyens de l’UE ainsi qu’à un ancien fonctionnaire de la Commission européenne lié à la réglementation sur les discours de haine en ligne.
Washington a également passé trois mois à se demander s’il fallait inclure 17 pays de l’UE dans une interdiction d’exportation de puces d’IA mise en place sous l’ancien président Joe Biden, avant de finalement décider de ne pas le faire.
Face à une telle hostilité alimentée par la tech de la part de cet ancien allié de longue date, l’Union européenne n’aura peut-être d’autre choix que de tenir tête aux États-Unis en jouant ses propres « cartes » stratégiques en matière de technologie.
Un découplage délibéré
La première étape de l’Union européenne a consisté à réduire sa dépendance vis-à-vis de la tech américaine, tout en reconnaissant que l’acquisition d’une véritable souveraineté prendra du temps.
La législation européenne sur les semi-conducteurs, le cloud computing, les communications par satellite et l’informatique quantique vise à se découpler des infrastructures américaines dominantes.
Alors que les traités de l’UE limitent le rôle officiel de l’Union en matière de politique industrielle à la seule coordination, les récentes initiatives de la Commission s’orientent vers une politique industrielle de facto pour les secteurs du cloud et des semi-conducteurs, a déclaré à Euractiv Alexandre de Streel, du groupe de réflexion CERRE basé à Bruxelles.
L’approche de la Commission combine des mesures axées sur l’offre, telles que le renforcement des capacités industrielles, avec des « politiques axées sur la demande » destinées à orienter les clients vers les technologies locales, a ajouté de Streel.
« Je pense que ce type de dynamique peut s’avérer bien plus efficace qu’une législation axée sur l’offre », a-t-il affirmé.
Un contrat de cloud souverain attribué par l’exécutif européen en avril a conféré « une sorte de label d’excellence », a déclaré de Streel, qui devrait encourager les entités des secteurs public et privé à se procurer les mêmes services cloud.
Présentée en juin, le règlement sur le développement du cloud et de l’IA (Cloud and AI Development Act) comprend une autre mesure axée sur la demande en habilitant la Commission à passer des marchés conjoints de services cloud au nom des pays de l’UE.
De même, la révision de la loi sur les puces (Chips Act) inclut des mesures axées sur la demande via des initiatives visant à développer des semi-conducteurs européens dédiés à l’IA pour les centres de données.
La Commission envisage d’utiliser les gigafactories phares de l’UE en matière d’IA – une initiative publique-privée de 30 milliards d’euros visant à développer massivement la puissance de calcul dédiée à l’IA sur le sol européen – pour qu’elles servent de clients de référence pour les nouvelles puces européennes d’IA.
Un appel à projets de 140 millions d’euros destiné au développement de serveurs d’IA souverains, lancé par un organisme européen travaillant sous la houlette de la Commission, vise à s’aligner sur la deuxième phase de déploiement des gigafactories d’IA – offrant ainsi aux fabricants de puces européens émergents leurs premiers clients majeurs.
En cas de succès, cette stratégie validerait l’approche de l’UE en matière de développement de serveurs et de pôles d’IA souverains, accélérant ainsi l’adoption par le marché d’infrastructures clés.
Mais au-delà du lent processus d’expansion des infrastructures, l’UE dispose de leviers plus rapides qu’elle pourrait actionner face à Washington.
Plus de réglementation – et de taxes
La Commission pourrait intensifier ses enquêtes sur les géants américains de la tech en vertu des législations européennes existantes – notamment en matière de concurrence, de désinformation et d’intelligence artificielle.
Imposer une série de changements significatifs aux géants américains et à leurs modèles économiques prédateurs pourrait restreindre une partie de leur pouvoir de marché et risquerait de s’attirer les foudres de Trump.
Tant Andrea Renda, du groupe de réflexion bruxellois Centre for European Policy Studies (CEPS), que de Streel, du CERRE, soulignent que la récente intention de la Commission de renforcer la surveillance des services cloud des géants américains Amazon et Microsoft témoigne de sa volonté de sévir – malgré les attaques répétées des États-Unis contre la réglementation européenne.
Ils soulignent également que l’amende de 890 millions d’euros infligée à Google le mois dernier témoigne de la détermination de la Commission à réglementer les géants de la tech, même si certains rapports suggèrent que l’UE aurait retardé le règlement de cette affaire par crainte de représailles commerciales de la part des États-Unis.
Au-delà de l’application de la réglementation, la Commission pourrait choisir de durcir le ton face à l’agressivité technologique de Washington en proposant une taxe numérique européenne sur les grandes plateformes, ont également suggéré Renda et de Streel.
Cette question est actuellement examinée dans le cadre de la législation sur les télécommunications et des débats sur le budget de l’UE, notent-ils. Cependant, les menaces de Trump d’imposer des droits de douane de 100 % sur le vin français et sur tout pays de l’UE qui prélèverait une taxe numérique rendent peu probable que la Commission propose une taxe sur les géants de la tech à l’échelle de l’Union.
Pour autant, Renda estime que la Commission y réfléchit – laissant entendre que cette idée pourrait refaire surface comme moyen de financer un futur Fonds européen souverain d’investissement dans la tech.
Au-delà d’une application plus stricte de la réglementation et d’une taxe sur la tech, l’Union dispose d’atouts encore plus puissants dans son jeu.
Les options nucléaires
L’instrument anti-coercition (ACI), surnommé le « bazooka commercial » de l’UE, est l’un de ces outils politiques. Il confère à l’Union le pouvoir de riposter si un autre pays tente de contraindre un État membre à modifier ses politiques par des moyens économiques.
Bien qu’elle ait approuvé un ensemble de mesures de rétorsion d’une valeur de 93 milliards d’euros à l’encontre des États-Unis lors des négociations commerciales de 2025, l’UE n’a jamais eu recours à son « bazooka commercial ».
Les interdictions et les sanctions s’apparentent à « une arme nucléaire », affirme de Streel, ajoutant que des outils tels que l’ACI existent « pour faire peur, et non pour être utilisés dans la réalité ».
Renda estime que les Européens n’envisageraient des mesures de rétorsion d’une telle ampleur que si les mesures américaines venaient à « menacer réellement l’UE ou la continuité des services essentiels au sein de l’UE ».
De même, la Commission a le pouvoir de révoquer un cadre juridique essentiel qui sous-tend les transferts transatlantiques des données des citoyens de l’UE et sur lequel s’appuient Meta, Google, Amazon et des milliers d’autres entreprises américaines.
La disparition de ce cadre de protection des données (DPF) aurait un coût énorme pour les entreprises américaines, ont déclaré Renda et de Streel, même si l’impact sur l’économie américaine dans son ensemble reste incertain.
Mais la suppression du DPF serait une arme à double tranchant pour l’Union, car elle perturberait également de nombreuses entreprises européennes. Toute décision unilatérale de la Commission visant à mettre fin à ce cadre reste extrêmement improbable, suggèrent-ils.
Le même problème se poserait si l’UE cherchait à exploiter la dépendance des États-Unis vis-à-vis des technologies européennes en appliquant des sanctions ou des interdictions aux entreprises vendant du matériel ou des services numériques aux États-Unis, y compris pour la maintenance et la réparation.
On peut citer, à titre d’exemple, l’opérateur américain T-Mobile, détenu par Deutsche Telekom, l’institut belge de test de puces imec ou encore le poseur de câbles sous-marins français Alcatel. Mais une telle mesure pénaliserait évidemment aussi les entreprises européennes.
L’économie américaine dépend effectivement de plusieurs « points de blocage » européens, ont fait remarquer William Echikson, chercheur senior au Center for European Policy Analysis, dont le siège est aux États-Unis, et Kayvan Hazemi-Jebelli, vice-président de la Chamber of Progress, un lobby technologique américain financé par l’industrie.
Elle serait gravement touchée si l’UE imposait des sanctions au géant allemand des logiciels SAP, ont-ils souligné, en rappelant que le logiciel de gestion intégrée (ERP) de SAP est utilisé quotidiennement par la quasi-totalité des entreprises américaines les plus valorisées ainsi que par un grand nombre de PME américaines.
De même, des sanctions interdisant aux entreprises nordiques Nokia et Ericsson de vendre des antennes radio à des clients américains auraient des conséquences immédiates, car leur matériel est utilisé par les opérateurs américains.
Des restrictions visant ASML, l’entreprise néerlandaise détenant une position de monopole mondial dans les chaînes d’approvisionnement des semi-conducteurs, pourraient même – à terme – faire dérailler les projets américains de construction d’usines de puces d’IA en Arizona, a déclaré Echikson.
Mais l’idée que l’UE, si attachée aux règles, prenne des mesures aussi drastiques est presque inconcevable.
(nl, vc)