Migration : à Calais, l’accord franco-britannique fait grincer des dents
« Flou », « à la limite de l’infaisabilité », « effrayant » : à Calais, associations, élus et migrants ont dénoncé le 11 juillet le « projet-pilote » franco-britannique d’échange de migrants.
Au pied du beffroi de l’hôtel de Ville, Natacha Bouchart, maire de Calais, dénonce un projet « flou » pour lequel les maires du littoral n’ont pas été consultés.
L’accord, annoncé jeudi 10 juillet par le Premier ministre britannique Keir Starmer et le président français Emmanuel Macron, prévoit que pour chaque renvoi en France d’un migrant arrivé clandestinement au Royaume-Uni, Londres s’engage à accepter un migrant se trouvant en France et remplissant certaines conditions.
Keir Starmer espère ainsi répondre à la pression imposée par le parti anti-immigration Reform UK, alors que plus de 21 000 migrants ont traversé la Manche depuis le début de l’année, un niveau record.
Les Anglais vont choisir « qui va rester au Royaume-Uni » et « qui va retourner en France et en Europe », ils « auront l’immigration choisie et nous, on va avoir l’immigration subie », a déploré président LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand.
Pour Natacha Bouchart, ce projet « favorable aux Britanniques » va « pénaliser encore une fois le littoral » français. Les migrants renvoyés en France « reviendront ici, sur le littoral », dans l’espoir de retenter de traverser clandestinement la Manche, selon elle.
C’est « la double peine, on va avoir deux fois plus de mal à gérer », craint Natacha Bouchart.
Rarement d’accord avec l’édile de droite, les associations calaisiennes d’aide aux migrants rejoignent en partie cette analyse.
« Aucun impact »
« C’est une mesure qui risque de n’avoir aucun impact » dont « le cadre reste très flou », souligne Flore Judet, coordinatrice à l’association L’Auberge des migrants.
« On ne sait pas combien de personnes vont pouvoir être envoyées là-bas », pointe-t-elle.
Selon les premiers éléments communiqués, les migrants souhaitant être admis au Royaume-Uni devront se manifester via une plateforme en ligne, et justifier de liens avec le pays. Les personnes susceptibles d’obtenir le droit d’asile seront mises en priorité.
Pour elle, c’est une manière de détourner « des lois qui existent déjà, à savoir le regroupement familial, qui est rendu inapplicable » au Royaume-Uni en raison de conditions jugées très restrictives.
Celui-ci est détourné « pour créer un espèce de deal, qui va totalement à l’encontre des textes internationaux », notamment la convention de Genève sur les réfugiés.
« Oh, ce n’est pas bon, ce n’est pas bon pour nous », réagit, sidéré lorsqu’il apprend le projet, un migrant somalien qui ne souhaite pas donner son nom.
En 2024, seuls 23 % des Somaliens arrivés au Royaume-Uni après des traversées clandestines de la Manche ont obtenu l’asile, contre 99 % des Syriens et des Soudanais.
« Si on a vraiment envie d’aller là-bas, si on aime vraiment Londres, pourquoi on ne peut pas y vivre ? », interroge ce Somalien.
À ses côtés, un ami peste, impuissant : « l’Angleterre nous a colonisés… »
« Pas d’alternative »
« Le nombre de personnes qui tentent de traverser, c’est le nombre de personnes qui n’ont pas d’alternative », souligne Arthur Dos Santos, coordinateur de l’association Utopia 56 à Calais.
Il rappelle que le projet controversé porté en 2024 par les conservateurs d’envoyer des demandeurs d’asile et migrants au Rwanda, finalement annulé par le gouvernement travailliste, « n’a pas eu d’effet sur les traversées à ce moment-là ». Les traversées de la Manche ont enregistré une hausse de 25 % en 2024 par rapport à 2023.
Flore Judet juge « effrayant » de voir des dirigeants européens « jouer avec des vies et des destins humains ».
L’accord est encore soumis à l’approbation de la Commission européenne, qui a indiqué vendredi qu’elle en « évaluera les modalités concrètes ».
Pour Natacha Bouchart « techniquement, c’est à la limite de l’infaisabilité ».
Mais la ministre britannique de l’Intérieur Yvette Cooper a confirmé vendredi sur la chaîne Sky news une mise en place « d’ici quelques semaines ».