Polémique sur la présence des Français dans la diplomatie européenne
Certains observateurs affirment que le service de Catherine Ashton est dominé par les Britanniques. Paris insiste sur les postes-clés attribués à des diplomates hexagonaux.
Certains observateurs affirment que le service de Catherine Ashton est dominé par les Britanniques. Paris insiste sur les postes-clés attribués à des diplomates hexagonaux.
La France est-elle en train de perdre toute influence au sein du Service européen pour l’action extérieure (SEAE)? Pour de nombreux observateurs, les Français sont très peu présents au sein de l’organigramme, encore provisoire, du nouveau service, au profit des Britanniques.
Dans un billet publié sur son blog, le correspondant de Libération à Bruxelles, Jean Quatremer, a jeté un pavé dans la mare. D’après lui, la diplomate en chef de l’UE, Catherine Ashton, «manifestement bien conseillée par son pays d’origine, a effectué un magnifique travail de sape du SEAE afin de lui limer les dents et les ongles et veiller à ce qu’il ne fasse pas d’ombre aux intérêts britanniques».
Pour Nicolas Gros-Verheyde, journaliste à Ouest-France et auteur d’un blog sur les questions de diplomatie et de défense, le problème n’est pas spécifiquement français. «Traduire cette description en une défaite hexagonale est cependant réducteur et quelque peu erroné.» Selon lui, ce sont tous les pays latins qui sont «réduits à portion congrue». «L’Europe des dix de 1981 trinque», ajoute-t-il.
« Pas dans une logique comptable »
Paris a nommé un ambassadeur chargé de coordonner les mutations. C’est Didier Lopinot, «ambassadeur chargé de la mobilité externe des diplomates», qui veille, en coopération avec la représentation française à Bruxelles et le secrétariat général des affaires européennes (SGAE), à ce que les Français soient bien présents dans l’organigramme du nouveau service européen
Côté français, on insiste beaucoup sur le rôle de Pierre Vimont, désigné secrétaire exécutif du service. « C’est lui qui tient le SEAE, juste derrière Ashton», fait valoir une source haut placée. Paris tient aussi à minimiser le rôle de l’Irlandais David O’Sullivan, nommé conseiller spécial par Catherine Ashton. «Il est plutôt chargé des tâches administratives», explique la même source.
La France fait également savoir qu’aucun autre pays n’occupe à la fois la tête d’une direction générale et un poste dans le bureau exécutif du Service. Le Français Hugues Mingarelli est directeur général de la zone qui couvre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. C’est aussi à une Française, Claude-France Arnould, que revient la tête de l’Agence européenne de défense.
«Nous ne sommes pas dans une logique comptable», se défend un officiel français. Selon lui, le nombre de Français dans le service importe moins que le poids de leurs idées dans cette nouvelle administration européenne.
Vieille Europe
«Nous essayons d’être très attentifs aux postes les plus sensibles de l’administration européenne», a glissé la ministre française des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, lors de ses vœux à la presse, mercredi 19 janvier.
«Les Français ne sont pas si mal lotis», juge pour sa part le directeur des relations internationales de l’ENA, Maxime Lefebvre, auteur d’un livre* sur la diplomatie européenne. Il admet cependant l’existence d’une «certaine emprise» du monde anglais et nordique dans la composition du nouveau service.
Pour ce diplomate, «il y a un risque que les idées de la vieille Europe ne soient pas assez représentées». Il esquisse quelques axes de «la vision anglaise des choses» : une vision positive de l’élargissement, une méfiance vis-à-vis de la Russie, la volonté de consacrer plus de moyens financiers à l’Est, et moins au Sud, ainsi qu’une vision transatlantique développée.
Machine
«La question n’est pas de savoir combien de Français il y a au sein du service, mais plutôt ce que l’on y défend. Et aujourd’hui, la France ne défend plus rien sur un plan diplomatique», se désole un autre expert.
Les divergences nationales au sein du Service peuvent-elles être dépassées? «Cette question du quota de fonctionnaires nationaux au sein du SEAE est tout à fait légitime. Il ne faut pas s’étonner que les États regardent de près», répond M. Lefebvre. Il rappelle que le SEAE comporte un tiers de diplomates directement venus de leurs États membres. «Ces diplomates sont des intermédiaires entre leur pays et le service», explique-t-il.
Au-delà des questions de personnes, Maxime Lefebvre rappelle que le SEAE sera d’abord «une machine au service des diplomaties des États membres». «La création du service européen ne suffit pas pour créer des diplomaties unifiées», souligne-t-il.
*La politique étrangère européenne, Maxime Lefebvre, éditions PUF, Collection Que sais-je?, janvier 2011, 127 pages, 9 euros.