Pourquoi l’Eurovision est un évènement important pour les Ukrainiens

Pour les Ukrainiens, l’Eurovision a toujours été profondément lié aux questions et revendications politiques. Cette année, le contexte politique est apparu encore plus clairement avec l’invasion du pays par la Russie.

Euractiv.com
Opening Ceremony – 66th Eurovision Song Contest in Turin
Les membres du groupe ukrainien «Kalush Orchestra» lors de leur arrivée à la cérémonie d'ouverture du concours Eurovision de la chanson à Turin, en Italie, le 8 mai 2022. [<a href="https://webgate.epa.eu/thumb.php/57664536.jpg?eJw1jrsOwjAMRf_FM0PiPJsNdQGJgkSRgAmlxmFBDJROlH_HtGI6uj5Xtt9QLyGVfO95AfUKEoDwBEkLzhM2a0go2Irkx-0y9Fk6jSQXvLfO-F88TN12qrY1JCto5pmo13OQ_cdZ7yEFpSQ2f7ETARS19p3yLnC4kiHFLmKhopmjLZWRK_IqoIkmjoiVd2PmzqIjstHkoAnh8wVjPDNH" target="_blank" rel="noopener">[DI MARCO/EPA-EFE]</a>]

Pour les Ukrainiens, le Concours Eurovision de la chanson (CEC) a toujours été profondément lié aux questions et revendications politiques. Cette année, le contexte politique est apparu encore plus clairement après l’invasion du pays par la Russie.

« En Ukraine, tout le monde est au courant. Peut-être que tout le monde ne suit pas, mais au moins ils sont au courant », explique Leonid Polishchuk, journaliste ukrainien et blogueur spécialisé dans l’Eurovision, ajoutant que pour les Ukrainiens, le concours a une signification très différente de celle des autres pays.

La population a le sentiment de s’investir fortement dans le choix du représentant de l’Ukraine et la délégation du pays s’est toujours investie dans sa sélection, organisant des concours nationaux rigoureux en amont.

L’Ukraine a participé pour la première fois à l’Eurovision en 2003, ce qui a été immédiatement perçu comme un évènement très médiatisé et, par conséquent, une occasion de faire passer un message à la communauté internationale. L’année suivante, la chanteuse ukrainienne Ruslana a remporté le concours avec la chanson « Wild Dances ».

Bien qu’il s’agisse d’une émission de télévision officiellement apolitique destinée à rapprocher les gens, le concours de l’Eurovision est devenu, selon M. Polishchuk, encore plus important pour les Ukrainiens après l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février dernier.

Et le titre de cette année, « Stefania », interprété par le Kalush Orchestra, est devenu un hymne à la guerre et à la rédemption.

Pour les Ukrainiens, la chanson sur la mère du leader du groupe est devenue une chanson sur la mère patrie. L’Eurovision représente bien plus qu’un simple répit pour échapper aux dures réalités de la guerre : c’est aussi une occasion d’attirer l’attention du monde sur ce qui se produit dans le pays.

Au cours des derniers mois, « Stefania » a occupé les premières places des classements musicaux, notamment sur Apple Music et Spotify, et l’on prédisait déjà une victoire de l’Ukraine avec une probabilité extrêmement élevée de 45 %.

« Après l’invasion des Russes, beaucoup de gens ont commencé à y chercher un sens supplémentaire. Par exemple, ceux qui sont tristes de ne pas pouvoir voir leur mère en ce moment. C’est pourquoi la chanson est maintenant dans le cœur et les oreilles des Ukrainiens », a expliqué Oleh Psiuk, leader de Kalush Orchestra.

Nombreux sont ceux qui, sur les réseaux sociaux, ont exprimé l’espoir que la visibilité de Kalush Orchestra mettra en lumière la situation critique en Ukraine, notamment la nécessité d’évacuer les Ukrainiens qui se trouvent encore à Azovstal, à Mariupol.

Une façon « inhabituelle » d’obtenir les billets pour Turin

La façon dont le Kalush Orchestra a eu la chance de représenter l’Ukraine au concours souligne le ton politique de l’engagement du pays dans l’évènement.

C’est une autre chanteuse ukrainienne, Alina Pash, qui a remporté le concours au niveau national, se qualifiant ainsi pour le grand évènement organisé à Turin cette année.

Cependant, des photos de Pash à Moscou ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux, laissant penser qu’elle aurait visité la Crimée occupée en 2014 en passant par la Russie, ce qui est illégal au regard de la législation ukrainienne.

Pour éclaircir la question, la chanteuse a fourni des documents au radiodiffuseur national. Il s’est avéré qu’il s’agissait de faux documents, ce qui a entraîné sa disqualification, puisque les candidats qui se sont produits en Russie ou qui sont entrés illégalement en Crimée ne sont pas autorisés à représenter le pays à l’Eurovision.

Ces règles ont été introduites après un scandale avec un autre interprète, censé représenter l’Ukraine au concours Eurovision de la chanson en 2019. Des protestations ont eu lieu après qu’il ait été révélé que le chanteur, Maruv, s’était produit en Russie, ce qui a conduit à ne pas envoyer l’interprète à Tel-Aviv, la ville organisatrice du concours cette année-là.

Plus de politique pour un concours « apolitique »

Si l’on jette un coup d’œil aux éditions précédentes du concours, on constate que l’Ukraine a fait une série d’allusions politiques dans ses chansons.

Par exemple, la chanson gagnante « 1944 », interprétée par la chanteuse Jamala en 2016, faisait référence à la déportation des Tartares de Crimée pendant la Seconde Guerre mondiale, ce que beaucoup ont vu comme une condamnation à peine déguisée de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

En 2007, l’interprète ukrainienne Verka Serduchka a également été liée à un scandale politique, les paroles de sa chanson laissant entendre « Russia, goodbye ! ». Deux ans plus tôt, en 2005, l’Ukraine avait choisi une chanson phare de la révolution orange — une série de manifestations politiques ayant eu lieu à l’annonce du résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2004 — « Razom nas bahato » (signifiant « Ensemble, nous sommes nombreux »).