Schengen : la France en campagne énerve les Européens
Selon le ministre de l’Intérieur Claude Guéant, les propositions françaises sur la réforme de l’espace de libre circulation sont "bien accueillies" par les Européens. Ses partenaires ont plutôt l’impression d’être instrumentalisés par un candidat en campagne.
Selon le ministre de l’Intérieur Claude Guéant, les propositions françaises sur la réforme de l’espace de libre circulation sont « bien accueillies » par les Européens. Ses partenaires ont plutôt l’impression d’être instrumentalisés par un candidat en campagne.
Nicolas Srakozy a fait de l’immigration et de la suspension de la participation de la France à l’espace Schengen l’un des thèmes clés de sa réélection. Jeudi 26 avril, à Luxembourg, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant était d’ailleurs en campagne.
A l’occasion d’une réunion des ministres de la Justice de l’UE, il a fait un show médiatique pour faire croire que les propositions françaises sur la réforme de l’espace de libre circulation des personnes étaient en bonne voie d’aboutir.
« Bien accueilllies »
Selon M. Guéant, les pays de l’UE seraient favorable aux propositions françaises. Lors d’une conférence de presse le ministre a déclaré qu’elles avaient été « bien accueillies » et recueillaient « un large consensus ».
Comme souvent dans les négociations européennes, les pays racontent à la presse être sortis vainqueur des discussions avec leurs partenaires.
Mais la ficelle, utilisée à l’envie par le président Sarkozy depuis cinq ans, était un peu grosse. Non seulement le dossier Schengen n’a été que très peu évoqué lors de la réunion du Conseil, mais de nombreux États ne se sont pas privés d’affirmer leur ferme opposition sur le fond fond, mais également sur l’esprit, des propositions portées par la France.
Depuis des mois, Paris fait pression pour élargir la possibilité pour les États de fermer leurs frontières intérieures en cas d’urgence. Paris martèle que cette option, aujourd’hui limitée à 5 jours, doit être désormais de 30 jours renouvelables.
« Pas destinées à être publiées »
Mais la France veut également réserver au Conseil de l’UE, ou siègent les États, et non pas à la Commission, le choix de la décision. Ce qui modifierait largement l’esprit de cette politique communautaire.
Dans cette entreprise, la France est soutenue par l’Allemagne. Paris ne s’est d’ailleurs pas privée de rendre publique une lettre signée des deux pays et adressée à la présidence danoise de l’Union, jeudi 19 avril. Une publicité qui a moyennement plus à Berlin. « J’écris des lettres sur des sujets importants pour nous, mais toutes les lettres ne sont pas destinées à être publiées », a déclaré le ministre de la Justice allemand Hans-Peter Friedrich à son arrivée à Luxembourg.
>>> Lire : L’Allemagne offre un soutien électoral de dernière minuste à Sarkozy
Selon Claude Guéant, ces propositions franco-allemandes visent à lutter contre l’immigration irrégulière et notamment l’entrée dans l’UE de 160 000 clandestins (chiffres avancés par la France), qui arrivent tous les ans à la frontière greco-turque. Schengen est un « traité de protection contre les entrées irrégulières » dans l’UE, estime-t-il.
Instrumentalisé
Un point de vue que ne partage pas la Commission européenne. Pour la commissaire à la Justice en charge du dossier Cécilia Malmström, « Schengen n’est pas un outil pour gérer les flux migratoires ».
Claude Guéant a également réitéré la menace formulée par Nicolas Sarkozy de suspendre sa participation à l’espace Schengen si la réforme adoptée n’allait pas dans le sens des propositions françaises d’ici la fin de l’année 2012. « Tout dépend de ce que l’on veut. Ou l’Europe s’organise, ou elle ne s’organise pas », a déclaré le Français.
La forte pression médiatique orchestrée par Paris n’a cependant pas fait illusion. « Ca n’a rien de neuf et je pense que les agendas électoraux me semblent plus importants que le fond des dossiers qui existent depuis très longtemps », a déclaré la ministre belge Joëlle Milquet.
Interrogée par des journalistes sur son sentiment d’être instrumentalisée par la France qui fait pression pour faire avancer rapidement le dossier, Mme Milquet a répondu : « Je pense, un peu. »
Otage de la campagne électorale
De son côté, la commissaire ne s’est pas privée de tacler la France : « Schengen est beaucoup trop important pour être l’otage d’un débat de campagne électoral. »
Les opposants aux propositions franco-allemandes s’inquiètent surtout de l’esprit de ces demandes. La ministre suédoise de la Justice Beatrice Ask s’est « fortement opposée à cette proposition franco-allemande d’élargir à 30 jours la fermeture des frontières dans les situations d’urgence », indique un communiqué du ministère.
Le risque est que la proposition franco-allemande ait des répercussions très négatives sur l’espace Schengen, a déclaré en substance la ministre selon laquelle cette proposition pourrait renforcer les arguments populistes.
Raisons insuffisantes
Un point de vue largement partagé par la Pologne. « Il y a un réel danger que les actions proposées ne revoient à la baisse l’esprit général du code qui régit les frontières de l’UE et aient des effets négatifs à long terme qui seraient difficiles à modifier », a indiqué à EURACTIV.fr un diplomate polonais. Le pays souligne par ailleurs que, pour l’instant, « personne n’a donné de bonnes raisons pour justifier que les règles existantes étaient insuffisantes ».
« Nous partageons le point de vue de la majorité des ministres sur le fait que le sujet devrait être examiné plus en détail et que de meilleures analyses et explications doivent être données », a-t-il ajouté.
Claude Guéant a affirmé qu’un accord sur ce dossier devrait intervenir avant la fin du mandat de la présidence danoise de l’UE qui s’achève le 30 juin. Entre temps, les élections auront eu lieu en France. Pas un mot sur ce dossier ne figure dans le programme du socialiste François Hollande.