STM, Intel, TSMC... Derrière les grandes annonces, la réalité du « Chips Act » européen
Thierry Breton affirmait la semaine dernière que les nouvelles annonces d’investissements dans la filière des semi-conducteurs marquaient un « aboutissement » de la stratégie industrielle européenne, mais chercheurs et experts offrent une analyse plus nuancée.
Thierry Breton affirmait la semaine dernière que les toutes nouvelles annonces d’investissements dans la filière des semi-conducteurs (STMicroelectronics, Intel, TSMC…) marquaient un « aboutissement » de la stratégie industrielle européenne et du Chips Act. De nombreux experts préfèrent quant à eux nuancer, soulignant que les objectifs du Chips Act européen sont encore loin d’être atteints.
Mardi (8 août), le géant taïwanais annonçait qu’il investirait plus de 10 milliards d’euros, en partenariat avec Bosch, Infineon et NXP, dans la construction et l’exploitation d’une usine de fabrication de puces électroniques.
En juin, l’américain Intel dévoilait lui aussi 30 milliards d’euros d’investissements outre-Rhin afin de « créer une chaîne de valeur de pointe [dans] la fabrication de semi-conducteurs », selon un communiqué de presse.
La France n’est pas en reste, puisqu’en juin 2023 débutait la production de « wafers » — une très fine tranche d’un matériau semi-conducteur, le silicium, utilisée notamment dans le photovoltaïque — dans la nouvelle usine de STMicroelectronics et GlobalFoundries. Le projet, annoncé en juillet 2022, représente un investissement de 7,5 milliards d’euros.
Ces dernières annonces marqueraient donc « l’aboutissement » d’une stratégie européenne en matière de semi-conducteurs, lançait M. Breton à RTL jeudi dernier (10 août), après des années de désindustrialisation en faveur de l’Asie.
« L’Europe reprend son destin en main », a ajouté le commissaire, avec un total de 68 projets en voie de développement, représentant environ 100 milliards d’euros d’investissements. La preuve, souligne M. Breton, que le Chips Act européen est une réussite.
La législation européenne, adoptée le 25 juillet, vise à combler le fossé entre recherche et développement (R&D) d’un côté, et production de semi-conducteurs de l’autre. Il vise aussi à soutenir la création de fonderies de nouvelle génération (« first-of-a-kind »), afin d’augmenter les niveaux de fabrications de puces européennes.
La législation avait été présentée en février 2022, alors qu’une pénurie mondiale de semi-conducteurs avait mis à mal de nombreuses chaînes de production, des PlayStation aux voitures électriques.
L’UE s’était retrouvée dans une situation de « dépendance stratégique » sur la question des semi-conducteurs vis-à-vis des États-Unis et de l’Asie orientale.
Un budget à la hauteur ?
Les récentes annonces rendent les objectifs du Chips Act « concrets », explique à EURACTIV Emilie Jolivet, directrice de la division des semi-conducteurs chez Yole Group, un cabinet de conseil.
L’UE doit avant tout « réacquérir des moyens de production pour se remettre dans la cour des grands », a-t-elle poursuivi. Alors que les investissements doivent maintenant se matérialiser — les annonces de TSMC s’accompagnent d’une subvention publique de 5 milliards d’euros, que la Commission européenne doit encore approuver — Mme Jolivet partage l’analyse favorable de M. Breton, et confirme que les signes positifs abondent.
Mathieu Duchâtel, responsable des études internationales à l’Institut Montaigne et spécialiste de la Chine, apporte une analyse plus nuancée. Selon lui, l’objectif du Chips Act de doubler la production européenne de semi-conducteurs pour atteindre 20 % de parts de marché mondial d’ici 2030 nécessiterait « des centaines de milliards d’euros », bien loin des 43 milliards que la législation a l’intention de « mobiliser » par le biais de fonds publics et privés européens — hors aides d’État.
Le point de vue de M. Duchâtel est largement partagé par Zach Meyers, chercheur au Centre for European Reform (CER). Passer à 20 % de production mondiale repose sur « l’hypothèse irréaliste que la production mondiale reste inchangée partout ailleurs […]. Les investissements annoncés dans la fabrication de semi-conducteurs en Europe sont loin d’être à la hauteur des ambitions du Chips Act », a-t-il confié à EURACTIV.
En outre, ce montant de 43 milliards d’euros est largement en deçà des niveaux d’investissement public de 280 milliards de dollars (plus de 255 milliards d’euros) du Chips Act américain, a souligné M. Meyers. En Corée du Sud, la nouvelle loi sur les semi-conducteurs prévoit des investissements privés à hauteur de 430 milliards de dollars (392,6 milliards d’euros) d’ici à 2030.
Quant à la Chine, « nos responsables politiques sont alarmés par [sa] volonté de dépenser des sommes considérables pour augmenter sa propre production de semi-conducteurs — ce qui pourrait conduire à une surabondance de l’offre, mettant en péril la rentabilité des investissements en Europe », a averti M. Meyers.
L’UE, leader mondiale en R&D
Les chaînes d’approvisionnement des semi-conducteurs sont par nature mondiales — c’est pourquoi la recherche d’une autonomie totale n’aurait aucun sens, estime Mme Jolivet.
Redynamiser les capacités industrielles européennes donnera à l’UE plus de poids sur la scène internationale, dans un marché largement dominé par Taïwan, la Chine et les États-Unis, et mettrait en évidence l’avance européenne incontestée en matière de R&D, avance la spécialiste.
C’est en effet un domaine dans lequel l’UE détient un « avantage comparatif », a déclaré M. Duchâtel. L’Institut de microélectronique et composants (IMEC), basé à Louvain, est un leader en matière de recherche avancée, et son travail a été « décisif » dans les nouveaux processus industriels développés par STM, ou encore dans la production taïwanaise de semi-conducteurs de 2 nanomètres de taille, d’une finesse inégalée.
Le retour d’une production européenne ne se résume donc pas à se lancer dans une course technologique que l’UE est certaine de perdre face à la Chine ou à Taïwan, mais plutôt à produire des semi-conducteurs qui répondent aux attentes des secteurs économiques européens de pointe.
Ainsi, la nouvelle usine de TSMC devrait produire des puces de 14 à 28 nanomètres, soit la taille adaptée au secteur automobile, clef de voûte de l’économie allemande.
La volonté d’Intel de produire en Allemagne des puces de 5 à 7 nanomètres de finesse — que l’on trouve le plus souvent dans les smartphones, les serveurs de données et les superordinateurs — est un pari plus risqué, souligne M. Duchâtel, car la production à grande échelle de pièces de si petite taille n’a pas encore été expérimentée en Europe.
« L’Europe doit se concentrer sur ses points forts, à savoir l’imagerie, le conditionnement avancé et les batteries. Le renforcement de ces secteurs nécessite à la fois de la R&D et des nouvelles capacités de production », analyse Christopher Cytera, chercheur au Centre for European Policy Analysis (CEPA), dans une tribune publiée sur EURACTIV en avril.
« Ce que l’Europe ne devrait PAS faire, c’est investir des milliards dans la construction de fonderies géantes pour fabriquer les puces les plus fines au monde […]. Les [niveaux de] subventions [seraient] insuffisants. La concurrence est féroce », précise la tribune.
Pénurie de main-d’œuvre
« [Thierry] Breton ne doit pas crier victoire trop vite. Annoncer des investissements est une chose, mais — comme les fabricants de semi-conducteurs l’ont constaté aux États-Unis — il est difficile de garantir des chaînes d’approvisionnement résilientes pour ces nouvelles usines, et d’attirer une main-d’œuvre suffisamment qualifiée », alerte M. Meyers.
Tous les experts s’accordent sur une chose : la pénurie de main-d’œuvre est réelle, et former des ingénieurs afin de développer une nouvelle filière européenne des semi-conducteurs est loin d’être un pari gagné.
« Entre le moment où le Chips Acteuropéen est adopté, et le moment où sont formés des ingénieurs, il peut se passer plusieurs années », explique Emilie Jolivet, qui s’attend à des « tensions » sur la question des ressources humaines.
Selon M. Duchâtel, la question de la main-d’œuvre « est le problème le plus chaud du point de vue de l’industrie ». Les pénuries sont bien connues, mais « les politiques publiques ne sont pas à la hauteur » : si la loi sur les semi-conducteurs aborde cette question en préconisant la création de nouveaux « centres d’excellence », il faut faire bien davantage.
« Le secteur des semi-conducteurs souffre d’un véritable problème d’attractivité », déplore le chercheur.
Dans l’ensemble, le Chips Act reste donc un texte législatif dont l’UE ne pouvait se passer, ne serait-ce que pour « atteindre une plus grande indépendance » et un meilleur contrôle sur les chaînes d’approvisionnement, estime M. Meyers.
Mais de là à affirmer, comme le fait M. Breton, que « l’aboutissement » d’une politique industrielle européenne est acté, c’est une autre affaire : « Si l’objectif est d’accroître ses parts de marché, l’UE est toujours bien en retard ».