Virulence du PS face à Angela Merkel, amnésie face à la gauche allemande

Dans sa feuille de route européenne, le parti socialiste tient la dragée haute à la droite allemande, dénonçant des orientations que leurs homologues du centre gauche n'ont, pour leur part, aucun mal à endosser.

EURACTIV.fr
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Dans sa feuille de route européenne, le parti socialiste tient la dragée haute à la droite allemande, dénonçant des orientations que leurs homologues du centre gauche n’ont, pour leur part, aucun mal à endosser.

Travail de sape du moteur franco-allemand, procès en germanophobie, propos belliqueux, recherche de bouc émissaire… Le psychodrame hexagonal né du document sur l’Europe du parti socialiste a suscité plus de réactions de leurs auteurs et de leurs détracteurs que de la principale intéressée.

De son propre chef, le PS a fini par substituer les critiques envers la « droite allemande » aux foudres initialement dirigées contre Angela Merkel, dépeinte en « chancelière de l’austérité« , « intransigeante » et « égoïste ». Exit également les « accents thatchériens » de David Cameron. François Hollande garde néanmoins le beau rôle. Certes, il ne chapeaute plus « le seul gouvernement sincèrement européen parmi les grands pays de l’Union », mais il conserve une « responsabilité historique » pour sortir l’Europe de l’ornière.

« Un débat normal entre les familles politiques européennes »

Outrancières pour certains socialistes, les considérations sémantiques sur la chancelière sont accueillies avec du recul par leurs homologues allemands. « Il faut distinguer le niveau de coopération entre les gouvernements et les chefs d’Etat d’un côté, et les partis politiques d’autre part », relativise Axel Schäfer, vice-président du groupe SPD (centre gauche) au Bundestag.


La vindicte socialiste a même ses vertus : « Elle augure un débat normal entre les familles politiques à l’échelle européenne », anticipe-t-il avec satisfaction. La chancelière « n’a pas à s’étonner des critiques des socialistes français, ajoute Hannes Swoboda, chef de file des sociaux-démocrates au Parlement européen. Débattons sérieusement du rôle qu’elle a ».

Le ton reste poli, mais la tension est palpable dans un parti investi d’une tâche redoutable : se démarquer de la droite sans bafouer la très populaire Angela Merkel. Les responsables du SPD rappellent souvent que la chancelière « pique les idées des autres puis met son tampon dessus, comme sur le salaire minimum. Ils sont en campagne et n’ont rien contre une approche offensive », résume Hélène Miard-Delacroix, professeure de civilisation à la Sorbonne et spécialiste de l’Allemagne.

Le 23 mai, François Hollande sera l’hôte du SPD, qui fêtera ses 150 ans d’existence. Malgré sa longévité, le plus vieux parti d’Allemagne est aujourd’hui rattrapé par une crise de crédibilité. Dans ces conditions, s’afficher avec un président hautement impopulaire prend un tour ironique… « Les sociaux-démocrates doivent montrer qu’ils peuvent gouverner et la bonne entente avec la France fait partie des données de base », soutient Hélène Miard-Delacroix.

Pas de fac-similé

Pour autant, la feuille de route européenne du PS n’est pas un fac-similé du projet social-démocrate allemand. Des points de convergence se dégagent sur l’introduction d’un smic à l’échelle européenne, décliné en fonction des réalités nationales. « Nous avons besoin d’une loi car les syndicats ne sont pas tous assez forts en Europe », estime Axel Schäfer, favorable à l’introduction d’un taux horaire de 8,50 euros en Allemagne, quand la droite préfère s’en remettre à des accords de branche ou d’entreprise.


Même tendance sur la taxe financière : le SPD est ouvert à l’idée d’en faire une ressource nouvelle du budget communautaire, contrariant ainsi l’avis d’Angela Merkel. « Nous avons besoin d’investissements d’avenir pour contrer la récession. Les recettes issues de la taxe pourraient être utilisées à cette fin, par les Etats et par l’Union européenne », détaille Udo Bullmann, eurodéputé du SPD.

Toujours bien vivante, la question lancinante des eurobonds continue de susciter tous les espoirs ou toutes les craintes. Au PS, on soutient l’émission en commun de « titres de dette à maturité courte – les ‘EU bills’ –pour permettre aux États membres de la zone euro de faire face à des difficultés de financement de leur dette sur une courte période. » Et l’on évoque sans ciller la nécessaire « mutualisation à grande échelle des dettes des États membres de la zone euro ».

 

« Ils acceptent que l’on joue les pompiers, mais seulement sur une période limitée » 

Le SPD préfère se ranger derrière une solution moins ambitieuse, fondée sur la constitution d’un « fonds de rédemption » qui amasserait toutes les dettes des pays de la zone euro au-delà de 60% du PIB. L’instrument serait capable d’émettre des obligations visant à refinancer la dette dans des conditions favorables (taux d’intérêt plus bas), grâce à la garantie des Etats.


Cela permettrait de « stopper la spéculation contre les pays de la zone euro », convient Udo Bullmann, eurodéputé du SPD. »Il ne s’agit pas d’une question de foi, poursuit-il, mais plutôt d’un instrument par lequel aucun pays ne sera étiqueté comme trésorier de l’UE. »

Ce fonds n’a pas vocation à s’installer dans le paysage européen : il s’agit d’une solution temporaire étalée sur 25 ans, durée nécessaire au remboursement de l’ensemble des dettes. C’est un peu la même philosophie qui régit la supervision bancaire. « Le SPD ne veut pas que le contrôle de la BCE sur les banques nationales ne s’exerce au-delà de 5 ans », observe Hélène Miard-Delacroix. « Ils acceptent que l’on joue les pompiers, mais seulement sur une période limitée ».

D’où le désaccord persistant sur la recapitalisation directe des établissements bancaires. Pour le SPD, le mécanisme européen de stabilité reste un « parapluie pour sauver les Etats, mais pas les banques », poursuit-elle.

Les outils de solidarité prévus par l’union bancaire constituent un point d’achoppement majeur. Dans une interview au Monde, le candidat du SPD Peer Steinbrück avait ouvertement écarté l’idée d’une garantie des dépôts à l’échelle européenne. « Je ne crois pas que nous puissions avoir rapidement un fonds européen commun », avait-il déclaré, au motif qu’une « caisse d’épargne allemande » n’accepterait pas de payer pour « une banque étrangère qui a pris de mauvaises décisions ». Compléter l’union bancaire requiert par ailleurs la création d’une nouvelle autorité capable d’ordonner des restructurations voire des fermetures de banques.

Surface et substance

Ce nouvel ensemble est combattu « insidieusement par les conservateurs britanniques et allemands », qui s’abritent derrière « la modification des traités » comme pré-requis à la mise en œuvre de l’union bancaire, dénonce le PS.


Dans les rangs des sociaux-démocrates allemands, ce n’est pas l’indignation qui domine. « Si ce changement de traité est nécessaire, il doit être programmé dès que possible », indique Lothar Binding, un autre député du SPD.

Vieille antienne française, le changement du statut de la Banque centrale européenne occupe toujours autant les esprits au PS, sans que le consensus transpartisan des Allemands ne se fissure d’un milimètre. « La BCE n’a aucun mandat pour acheter des titres sur le marché primaire », interrompt immédiatement M.Binding. Les Etats devraient-ils adopter une politique de change, comme les traités leur en donnent le droit ? Les députés français viennent de voter une résolution européenne en ce sens. « La BCE est indépendante », objecte Axel Schäfer.

Quelle que soit l’issue des élections allemandes du 22 septembre, le PS devra redoubler d’efforts pour espérer convaincre ses partenaires. Les plus sceptiques prédisent un statu quo très proche de la situation actuelle, tant les divergences européennes entre Angela Merkel et Peer Steinbrück, sur les dépenses comme sur le style, existent en surface mais non en substance, conclut une étude de la Deutsche Bank.

Difficile, dans ces conditions, de saisir le fossé béant qui séparerait « l’intransigence libérale de la droite allemande » conspuée par le PS, du projet européen du SPD, peu éloigné de la CDU sur les grandes idées structurantes comme l’Union bancaire, la stabilité budgétaire ou les eurobonds.

Bercés d’illusions, les socialistes français ? A terme, leur tactique ne rendra pas forcément service aux sociaux-démocrates allemands, estime Stefan Seidendorf, chercheur en politiques européennes à l’Institut de Ludwigsburg. « Si l’Allemagne est érigée en bouc émissaire, le SPD aura du mal à amener l’opinion publique vers une position plus conciliante. »