Dubaï, la nouvelle usine à recyclage des oligarques russes

La COP 28 veut donner une image écolo-friendly des Émirats arabes unis (EAU). Mais Dubaï pousse le bouchon plus loin encore en faisant depuis plus d’un an du recyclage d’oligarques russes en souffrance dans leur propre pays. 

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La COP 28 veut donner une image écolo-friendly des Émirats arabes unis (EAU). Mais Dubaï pousse le bouchon plus loin encore en faisant depuis plus d’un an du recyclage d’oligarques russes en souffrance dans leur propre pays depuis le déclenchement de l’offensive de Vladimir Poutine en Ukraine et le début des sanctions internationales contre Moscou. [TheOldhiro / Shutterstock]

La COP 28 veut donner une image écolo-friendly des Émirats arabes unis (EAU). Mais Dubaï pousse le bouchon plus loin encore en faisant depuis plus d’un an du recyclage d’oligarques russes en souffrance dans leur propre pays depuis le déclenchement de l’offensive de Vladimir Poutine en Ukraine et le début des sanctions internationales contre Moscou.

Sébastien Boussois est chercheur en relations euro-arabes/terrorisme et radicalisation, associé au CECID (Université Libre de Bruxelles), à l’UQAM (OMAN- Université de Montréal) et pour SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism).

Si les Occidentaux retiennent souvent des EAU la fête, les plages de Dubaï, les bikinis, l’alcool à gogo, les influenceurs français, ils en oublient le blanchiment d’argent, la prostitution, l’accueil de dirigeants déchus comme l’ancien président afghan Ashraf Ghani. D’autres « réfugiés » sont condamnés dans leurs propres pays tels que Pervez Musharraf, l’ancien président pakistanais, Mohammed Dahlan, l’éternel opposant palestinien à Mahmoud Abbas, ou encore nombre d’anciennes élites afghanes corrompues qui ont vidé en vingt ans l’Afghanistan des capitaux qui auraient dû servir à la construction d’un État viable.

Le rapprochement officialisé ces derniers mois entre Mohammed ben Zayed (MBZ), président des EAU, et Bachar al-Assad, président de la Syrie, ainsi que l’arrivée de nombreux jets privés d’oligarques russes voulant mettre à l’abri leur fortune en dépit des sanctions, prouvent à quel point, une fois encore, les EAU se fichent de la législation internationale en matière financière.

Dès février 2022, des avions ont fait la liaison de la Russie vers le Golfe, et ce depuis que Vladimir Poutine a haussé le ton auprès des oligarques qui commençaient à ronchonner contre le conflit en Ukraine. L’argent n’a pas d’odeur, on le sait. Et Dubaï ne refuse jamais une main qu’on lui tend, surtout lorsqu’elle est pleine de dollars. À tel point qu’aux Emirats, il n’y a aucune loi de transparence financière vous obligeant à déclarer l’origine des fonds que vous virez sur place. Tout est vraiment fait pour simplifier la vie du nouveau client, ou « réfugié politique ».

Ceci est un exemple parmi tant d’autres de l’opacité totale dans laquelle Abou Dhabi mène ses affaires, déjà considéré comme un paradis fiscal phénoménal dans la région, entrant et sortant régulièrement des listes noires de l’Union européenne, et menant des opérations financières en permanence à la limite de la légalité. Les affaires se succèdent, et pourtant, les EAU restent l’un de nos partenaires économiques privilégiés, pour nos armes, pour lutter contre le terrorisme, se battre contre l’islam politique, et continuer à nous permettre de croire qu’ils sont le meilleur exemple de modèle de développement dans la région.

Or, tout est loin d’être aussi clair: c’est même devenu une religion, celle de l’obscurantisme monétaire.

Un autre pavé dans la mare avait éclaboussé la réputation financière des EAU à l’été 2020. L’affaire de l’ancien Premier ministre malais, Najib Razak, proche ami de MBZ, semblait conforter la thèse selon laquelle ce dernier aurait demandé le soutien des EAU pour couvrir et blanchir un détournement d’argent de plusieurs milliards de dollars d’argent public.

D’autres faits plus anciens encore : en mai 2018, l’affaire des « Dubaï Papers » avait secoué la ville en révélant l’existence sans scrupules d’années de pratiques financières douteuses et un système de paradis fiscal, contre lequel Abou Dhabi s’érigera un temps, en s’appuyant notamment sur le secteur militaire et énergétique pour sécuriser son économie et non le blanchiment. Mais en réalité, la contagion a gagné toute la confédération.

Sur le front émirato-russe, tout baigne : des centaines de sociétés russes ont été créées depuis un an en contournant les sanctions occidentales. Les oligarques bannis de leur pays d’origine pullulent et continuent à faire affaire et entretenir leur fortune. Les investissements dans le domaine de l’immobilier sont légion. Alors que Dubaï est devenue la plaque tournante mondiale de l’art du détournement des sanctions internationales, ce sont la Russie et la Syrie qui en profitent sans complexe.

Face à de tels agissements, des mesures de rétorsion ont-elles été prises par les États-Unis contre les EAU ? Non, rien, même si Washington commence à sérieusement s’agacer du comportement d’Abu Dhabi. Dans un article récent d’Intelligence online, on y apprend que Washington tente de négocier avec Dubaï pour mettre un terme à ce business : « Alors que les Emirats arabes unis sont devenus un hub d’exportation vers une économie russe sous sanctions, le Trésor américain tente de trouver un accord avec les douanes de Dubaï pour arrêter ce commerce ».

Le pire est qu’il en est de même sur le volet syrien « Les exportations émiraties à destination de la Syrie ont continué d’augmenter en 2018 pour atteindre 1,5 milliard USD, bien que cette croissance soit principalement imputable aux produits chinois transitant par Dubaï et renommés de la sorte aux Émirats arabes unis afin de bénéficier des avantages de l’accord de la zone de libre-échange arabe (GAFTA)», ont révélé les Dubaï Papers. 

Aujourd’hui, 240 000 Syriens vivent aux EAU et y opèrent essentiellement dans la construction, les médias, la santé et le tourisme.

La boucle est bouclée au moment où tous les médias sont focalisés sur l’Ukraine et l’embourbement russe. MBZ tisse sa toile et se rêve en grande puissance régionale et mondiale. Elle y attire décideurs, capitaux et accroit sa puissance financière jour après jour en dehors de tout respect du droit international. Les Émiratis sont « nos amis », coopérant en matière de sécurité militaire et de lutte contre le terrorisme, et surtout en matière de sécurité énergétique pour les Occidentaux. Cela vaut bien un léger silence.