Il faut une politique ambitieuse de lutte contre le cancer en Europe
La loi Evin, qui visait à réduire la prévalence des cancers grâce à des mesures restrictives visant le commerce de tabac et d'alcool en France, a fêté ses 30 ans.
Yves Martinet est président du Comité National Contre le Tabagisme (CNCT) et professeur de pneumologie au CHU de Nancy.
La loi Evin, qui visait à réduire la prévalence des cancers grâce à des mesures restrictives visant le commerce de tabac et d’alcool en France, a fêté ses 30 ans. L’occasion de faire un état des lieux de la prévalence des cancers et l’efficacité des mesures prises ces trois décennies durant pour enrayer la maladie, qui en 2020 a été diagnostiquée chez 2,7 millions de personnes dans l’Union européenne.
L’an dernier, le cancer a provoqué le décès de 1,3 million de personnes au sein de l’Union européenne, alors même que 40 % des cancers sont jugés évitables. Sur le plan économique, son impact en Europe est estimé à 100 milliards d’euros chaque année. Des chiffres qui devraient en faire une priorité de nos politiques de santé publique que ce soit en termes de prévention, de protection contre les cancérigènes environnementaux, d’éducation sur les comportements à risque, de lutte contre la désinformation, d’accès rapide à un diagnostic et à des soins de qualité. Et pourtant, trop souvent la lutte contre cette maladie est pénalisée par l’action des lobbys, dont notamment les cigarettiers.
Réduire l’exposition aux substances cancérigènes et mutagènes
Le cancer n’est pas toujours une fatalité. Identifier ses causes et les actions susceptibles d’avoir les meilleurs impacts permet de faire considérablement baisser sa prévalence et par là sa mortalité. C’est cela qui a poussé l’Union européenne à prendre des mesures fortes et des objectifs clairs pour lutter contre la pollution de l’environnement. L’European Green Deal (projet de « pacte vert » pour l’Europe censé relancer la dynamique environnementale de l’Union) prévoit, notamment via sa stratégie « de la fourche à la fourchette », sa stratégie pour un environnement exempt de substances toxiques ou encore l’ambition « zéro pollution », afin de réduire l’exposition aux substances cancérigènes et mutagènes.
Parmi les principaux coupables, la consommation de tabac demeure un facteur majeur dans la prévalence de cancers. Elle est le facteur de risque de mortalité évitable le plus élevé (16% des décès des plus de 30 ans en Europe). Le tabac tue chaque année 700 000 personnes en Europe, dont 15% sont non-fumeurs. Il fait baisser l’espérance de vie moyenne des hommes européens de 2,7 années et celle des femmes de 1 an – ces dernières étant de plus en plus affectées par le tabagisme en France, et l’écart historique entre les deux sexes se réduit malheureusement d’année en année.
Cancers évitables : bon diagnostic de la situation épidémiologique mais faiblesse devant les lobbies
Devant l’urgence d’agir, la lutte contre le cancer est devenue l’une des priorités de la Commission présidée par Ursula von der Leyen en matière de santé publique. Cette dernière entend « tout mettre en œuvre pour lutter contre le cancer ». En atteste par exemple le projet de plan paneuropéen qui vise à réduire le nombre de fumeurs de tabac à moins de 5 % au cours des 20 prochaines années. Un objectif louable étant donné que 90 % des cas de cancers du poumon sont évitables en ne fumant pas. En France, le Président de la République a retenu 2030 dans son plan de lutte contre le cancer pour « une génération sans tabac ».
Les ambitions européennes sont fortes. Malheureusement les décideurs européens ont la fâcheuse habitude de réaliser les bons diagnostics, mais de plier devant les lobbies au moment de définir et prendre les mesures pertinentes. Les lobbys, et en particulier les lobbys du tabac s’opposent à la mise en œuvre de ces mesures au niveau de l’Union européenne ainsi que de ses Etats membres, et lorsqu’ils ne peuvent pas s’y opposer directement s’emploient à en retarder la mise en œuvre. Partout dans le monde, ils organisent une forme de laxisme des contrôles, si bien que le marché mondial du tabac a atteint 1000 milliards de dollars en 2020, et la marge d’exploitation des cigarettiers demeure très confortable malgré toutes les mesures prises pour réduire le tabagisme.
Leur discours a un unique objectif : assurer la pérennité de leurs profits. D’où la nécessité d’adopter des mesures claires en matière de protection des politiques publiques à l’égard de l’interférence de l’industrie du tabac qui doit avoir un statut à part au sein de l’ensemble des institutions européennes. D’ailleurs, la Convention cadre de l’OMS pour la lutte antitabac requiert une telle protection à l’égard des lobbys dans son article 5.3. Pour alerter sur ce sujet en France, un Mégot d’Or a été décerné à Jeanne Pollès, Présidente de Philip Morris France, pour l’activité d’ingérence de cette entreprise, et son rôle dans la perpétuation de l’épidémie tabagique.
Commerce illicite de tabac : on ne confie pas la garde de son poulailler à un renard
Si un certain nombre d’Etats membres ont pris des mesures ambitieuses pour lutter contre le tabagisme – Irlande et France en tête – celles-ci sont pour partie contournées grâce au commerce parallèle de tabac. Les cigarettiers, qui alimentent largement ce phénomène via la surproduction et les sur-approvisionnements, profitent ainsi des régulations les plus laxistes pour contourner les mesures de santé publique et les taxes imposées par les pays ayant décidé de s’attaquer au tabagisme de front.
En plus de mettre pour partie à mal l’efficacité des mesures sanitaires des pays, le commerce parallèle prive les pays des taxes imposées sur le tabac, censées participer à la prise en charge des maladies qu’il cause et financer des campagnes de prévention. Le tabac est un cas d’école : un produit qui ne sert à rien, qui tue prématurément un consommateur sur deux, qui se traduit par un coût social de 120 milliards d’euros chaque année en France alors que ses taxes ne rapportent que 15 milliards. Chaque Français, y compris les non-fumeurs, paie chaque année près de 2000 euros pour les coûts du tabagisme non pris en charge par les 4 majors dont les profits dépassent le PNB de nombreux pays.
L’Union Européenne s’est engagée à protéger les politiques publiques du lobby de cette industrie et en particulier à adopter des mesures dans le domaine de la lutte contre le commerce illicite des produits du tabac en toute indépendance des fabricants de tabac. Pourtant le système mis en place à l’échelle européenne dans le domaine du suivi et de la traçabilité des produits du tabac confie indirectement des missions à ces derniers et est loin d’être indépendant et donc pleinement efficace. Cette attitude est pointée par l’Organisation Mondiale de la Santé qui met en garde contre un système qui érige ces derniers à la fois en juge et partie. La Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac et son protocole de lutte contre le commerce illicite des produits du tabac ont même été conçus afin de donner aux pays des moyens effectifs pour lutter contre la contrebande.
Aussi, dans le cadre de la présidence française du Conseil de l’Union européenne et de la campagne présidentielle, je veux lancer un appel pour que nous prenions la mesure du défi que représente la prévalence des cancers, et l’urgence incontournable d’une lutte contre le tabagisme qui pour être efficace doit se libérer définitivement de l’influence néfaste de ses lobbys. Il est urgent que nous engagions les réformes indispensables pour avoir une politique de lutte contre le tabagisme qui ne soit pas vidée de sa substance par des mécanismes de contournement systématiques.