Kazakhstan : l'emprisonnement de l'ancien chef des services secrets, symbole du renouveau démocratique anti-russe

Depuis 8 mois, le Kazakhstan intensifie la modernisation et la démocratisation de son économie pour s'émanciper de l'influence de Moscou. Côté russe, c'est une véritable « trahison ». Dans ce cadre, le contrôle des services de sécurité d’Astana est un enjeu essentiel.

CIS Heads of State Council meets in Astana
Le Président du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokayev (à gauche), et le Président russe, Vladimir Poutine (à droite), arrivent pour une séance photo lors de la réunion du Conseil des chefs d'État de la CEI (Communauté des États indépendants) à Astana, au Kazakhstan, le 14 octobre 2022. [EPA-EFE/DMITRY AZAROV / KREMLIN POOL / SPUTNIK MANDATORY CREDIT]

Depuis 8 mois, le Kazakhstan intensifie la modernisation et la démocratisation de son économie pour s’émanciper de l’influence de Moscou. Côté russe, c’est une véritable « trahison ». Dans ce cadre, le contrôle des services de sécurité d’Astana est un enjeu essentiel. 

Claude Moniquet est un ancien agent de terrain de la DGSE déployé en Europe de l’Est et un ancien journaliste, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, notamment sur l’URSS et la Russie. Il est depuis 2002 le codirecteur de l’ESISC (European Strategic Intelligence And Security Center), une société de conseil en renseignement et géostratégie. 

Un homme symbolise cet enjeu : Karim Massimov, ex-chef de ces services, aujourd’hui détenu pour haute trahison et corruption.

Karim Massimov n’est pas n’importe qui. Âgé de 57 ans, considéré comme un expert de la Chine, il a poursuivi une carrière de haut fonctionnaire et d’hommes d’affaires avant d’entrer de plain-pied dans la politique.

Il sera d’abord ministre puis vice-premier ministre avant de devenir Premier ministre en 2007. 

Il démissionne en 2012 avant d’être rappelé en 2014. En 2016, il quitte à nouveau ses fonctions mais c’est pour devenir, immédiatement, président du KNB, les services de sécurité intérieure kazakhs, qui ont succédé à la branche locale du KGB lors de l’implosion de l’Union soviétique, à la fin de 1991.

Il occupera ce poste jusqu’à son arrestation, début janvier 2022.

Or, ces années seront décisives : en 2015, le président Nursultan Nazarbayev est « réélu » (avec 97,7% des votes…) pour un cinquième mandat consécutif. Mais son emprise sur le pays, confronté à une profonde crise économique et à des troubles sociaux, s’affaiblit.

Il commence alors à placer ses pions pour assurer sa protection et celle de sa famille après son départ.

À la tête du KNB, Karim Massimov, fidèle parmi les fidèles, allait être l’un de ses principaux relais pour que Nursultan Nazarbayev puisse continuer, dans les coulisses, à contrôler le pays.

Le 19 mars 2019, après avoir régné sans partage sur le pays pendant 28 ans, le vieil autocrate cède enfin la place et la présidence du Sénat à Kassym-Jomart Tokayev.

Rapidement, Tokayev a jeté les jalons des réformes qu’il voulait impulser et qui visaient, entre autres, à renforcer la société civile, à développer le multipartisme, à faire croître l’économie, ou encore à mieux contrôler l’administration. Mais, il devait, pour cela, compter avec « la famille » Nazarbayev, toujours présente dans la nébuleuse du pouvoir.

C’est alors, début janvier 2022, qu’éclatent des émeutes sanglantes qui feront, selon les autorités, au moins 200 morts. L’origine des troubles est à rechercher dans une augmentation massive et inattendue du prix du gaz, mais de nombreuses questions se posent encore sur les éventuelles manipulations qui les auraient amplifiées.

Plusieurs sources régionales ont rapporté à l’ESISC ont ainsi affirmé que des groupes criminels et même des milices islamistes s’étaient mêlées aux émeutiers. Certains vont jusqu’à évoquer une tentative de coup d’État visant à renverser le président Tokayev pour favoriser le retour au pouvoir de M. Nazarbayev ou de l’un de ses proches.

Une enquête indépendante serait souhaitable pour faire toute la lumière sur ces évènements mais toujours est-il que c’est dans ce contexte que Karim Massimov sera limogé puis arrêté.

Il lui est entre autres reproché d’avoir désinformé le président Tokayev, puis d’avoir laissé dégénérer les troubles. Il aurait également, toujours selon les sources de l’ESISC, conseillé au président de quitter le pays, ce qui aurait entraîné une vacance du pouvoir qui ne pouvait que profiter à ceux qui voulaient restaurer « l’ancien régime ».

Depuis qu’il exerce pleinement et sans interférence le pouvoir, Kassym-Jomart Tokayev a fortement accéléré le rythme de la modernisation et de la démocratisation en élargissant le rôle du parlement, en libéralisant l’expression politique (les manifestations désormais, ne sont plus réprimées) ou en limitant à un le nombre de mandats présidentiels, ainsi qu’en interdisant aux proches des hommes du pouvoir toute fonction politique ou de direction d’entreprises d’État. Cette dernière mesure visant plus particulièrement à lutter contre la corruption. 

Mieux : depuis le début l’agression russe contre l’Ukraine, le Kazakhstan n’a eu de cesse de se rapprocher de l’Europe et a pris ses distances avec Moscou, condamnant la guerre, affirmant qu’il ne reconnaîtrait jamais les annexions de territoires ukrainiens ou proposant d’accueillir et de protéger les Russes désireux d’échapper à la mobilisation.

Dans ce cadre de réformes intérieures et de grandes tensions extérieures, une reprise en main du KNB, qui était resté aux mains de Karim Massimov pendant cinq ans, était évidemment incontournable.

Elle est en cours.

Mais, depuis son arrestation, M. Massimov s’est trouvé des défenseurs pour dénoncer ses conditions de détention comme l’injustice de son sort.

Soyons clairs : il est bien évident que tout prisonnier a droit a un traitement humain et non dégradant, particulièrement quand son arrestation est liée à un contexte politique.

Cela étant, outre le fait que l’inhumanité de la détention de M. Massimov reste à prouver, il n’est sans doute pas le mieux placé pour se plaindre de la rudesses des prisons kazakhes ou pour se faire le chantre des droits de l’homme : lorsqu’il était premier ministre, puis lorsqu’il dirigea le KNB, les organisations de défense de ces droits ont publié des dizaines de rapports dénonçant la situation dans le pays. 

Dispersion par la force de la moindre manifestation, interdiction de médias indépendants, harcèlement des opposants, et autres arrestations arbitraires étaient monnaie courante. En 2015, par exemple, Human Right Watch pouvait écrire : « le Kazakhstan restreint fortement la liberté de réunion, d’expression et de religion.

En 2014, les autorités ont fermé des journaux, emprisonné ou mis à l’amende des dizaines de personnes après des manifestations pacifiques, et poursuivi des fidèles pour avoir pratiqué leur religion en dehors du contrôle de l’État. Les détracteurs du gouvernement sont restés en détention après des procès inéquitables. À la mi-2014, le Kazakhstan a adopté de nouveaux codes pénaux, exécutif, de procédure pénale et administrative, ainsi qu’une nouvelle loi sur les syndicats, qui contiennent des articles restreignant les libertés fondamentales et sont incompatibles avec les normes internationales.

La torture reste par ailleurs monnaie courante dans les lieux de détention.

Mêlant avec brio activités politiques, responsabilités sécuritaires et affaires privées, Karim Massimov aurait également participé à la corruption massive qui a accompagné les années Nazarbayev et qui a vu s’évaporer des dizaines de milliards de dollars. 

Son procès, quand il viendra, devra être exemplaire et ouvert à tous, car il permettra, peut-être, de savoir ce qui s’est vraiment passé en janvier 2022, mais aussi d’ouvrir une fenêtre unique sur ce que furent la confiscation du pouvoir et son exercice sans aucun contrôle par une clique corrompue dans ce qui reste la deuxième plus grande république (après la Russie) née de l’éclatement de l’URSS.