Le Women’s Forum : une décennie à porter la parole des femmes

Jacqueline Franjou dresse un bilan du Women’s Forum, qui œuvre pour une plus grande représentation des femmes aux postes-clés des grandes organisations publiques et privées.

Jacqueline Franjou, directrice du Women’s Forum.
Jacqueline Franjou, directrice du Women's Forum.

Jacqueline Franjou dresse un bilan du Women’s Forum, qui œuvre pour une plus grande représentation des femmes aux postes-clés des grandes organisations publiques et privées.

Jacqueline Franjou, est directrice générale du Women’s Forum depuis 2010.

En 2005, lors de la première édition de la rencontre internationale du Women’s Forum à Deauville, l’un des speakers affirmait qu’une femme ne pourrait jamais devenir Maire de Paris ! Dix ans plus tard, Anne Hidalgo est devenue maire de Paris et le Women’s Forum est le lieu de rencontre majeur où se retrouvent les femmes et les hommes d’influence. Non seulement, cette rencontre est devenue un moment incontournable pour tous les acteurs engagés pour l’émancipation des femmes et, le Women’s Forum se produit à l’étranger. Le Brésil, la Birmanie, l’Italie, à Milan, où pour la première fois se tiendra un Women’s Forum dans le cadre de l’Exposition universelle en 2016, à Dubaï, au Japon et au Mexique.

Depuis dix ans, la situation a beaucoup évolué mais pas encore suffisamment. Si l’on regarde le nombre de femmes qui occupent une fonction importante dans les domaines politiques, économiques ou sociaux, elles sont encore trop peu nombreuses. Elles ne sont que 155 à l’Assemblée Nationale, parmi les 577 députés ; on compte 14 % de femmes maires dont seulement 6 à la tête des 41 villes de plus de 100 000 habitants, un chiffre inchangé par rapport aux dernières élections municipales… Au sein des entreprises, les femmes commencent à avoir une visibilité dans les Conseils d’administration, elles représentent aujourd’hui 24 % des membres mais demeurent toujours en nombre insuffisant dans les centres de décision (Comex).

C’est d’ailleurs un sujet de réflexion sur lequel nous nous penchons depuis des années à Deauville. En 2010, lorsque je fus nommée directrice générale du Women’s Forum, nous avons, avec Véronique Morali, souhaité réfléchir à la mise en place d’une plateforme d’échanges pour la promotion des femmes en entreprise. Nous avons ainsi mis en place plusieurs initiatives : CEO champions, Rising Talents et Women for Change, développées aussi bien à Deauville que dans les pays où nous nous sommes rendus.

Les discussions menées à Deauville ont sans doute contribuées au vote de la loi Copé-Zimmerman en 2011 qui avait fixé pour 2014 un objectif de 20 % de femmes dans les conseils d’administration et de surveillance des entreprises pour juillet et de 40 % d’ici 2017.

Nous nous intéressons bien évidemment à la France car c’est à Deauville que le Women’s Forum est né. Nous accueillons chaque année à Deauville plus de 1 300 personnes (femmes et hommes confondus) représentant 70 pays et 600 organisations, parmi lesquels des intervenants de grande qualité, Emma Bonino, Shirin Ebadi, Carlos Ghosn ou encore Anne Lauvergeon.

En 2014, nous avons fêté la dixième édition du Global Meeting à Deauville. Si je devais retenir deux moments forts qui symboliseraient le Women’s Forum, ce serait sans doute l’intervention remarquée de Christine Lagarde sur les inégalités et le discours de la directrice générale du Programme Alimentaire Mondial, l’américaine Ertharin Cousin.

La directrice générale du FMI a soulevé l’enthousiasme des participants présents sur les questions économiques, mais elle a abordé les questions géopolitiques du moment comme la Syrie ou l’Ukraine, ainsi que sa vision de l’engagement en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes. En s’appuyant sur des études menées par le FMI, elle a expliqué que réduire les inégalités salariales pouvaient avoir un impact sur l’augmentation du revenu par habitant. Pour illustrer cette affirmation, elle s’est appuyée sur le cas du Japon, un pays dans lesquelles les femmes sont encore très éloignées du marché du travail, bien plus que dans n’importe quel autre pays développé. C’est d’ailleurs l’une des sources de la crise que le Japon vit depuis de nombreuses années et un axe de travail sur lequel le premier ministre japonais Shinzo Abe a indiqué vouloir améliorer et la raison pour laquelle nous irons au Japon en 2016.

Elle a également développé une réflexion sur le fameux « plafond de verre », cette barrière qui empêche la promotion des femmes dans les sociétés où elles travaillent et sur les quotas, estimant que le manque de confiances des femmes en elles les empêchaient en grande partie de briser ce plafond et reconnaissant que sur les quotas, elle n’y avait pas toujours été favorable, y préférant le mérite au début de sa carrière. L’enthousiasme fut tel qu’elle eut droit à une standing ovation !

Je voudrais aussi évoquer l’intervention d’Ertharin Cousin, qui m’a marqué pour d’autres raisons. La directrice du Programme Alimentaire Mondial (PAM) ne s’exprimait pas sur le leadership au féminin ou sur des questions de diversité, mais sur le moyen d’enrayer la faim dans le monde. Si elle est aujourd’hui Directrice exécutive du PAM, c’est en raison de son parcours : issue d’une famille pauvre d’un ghetto de Chicago, elle a un historique d’engagement en faveur de l’agriculture et de l’alimentation qui lui a permis d’être aujourd’hui à la tête de la plus grande organisation humanitaire mondiale. Même si le fait qu’elle soit une femme n’est pas déterminant dans sa mission au PAM, elle a pu témoigner du fait que dans tous les pays où la malnutrition sévit, les femmes se sacrifient au profit de leurs enfants ou de leurs maris pour les nourrir et qu’elles ne se préoccupent pas d’elles-mêmes. Une pratique que souhaiterait voir cesser Ertharin Cousin qui explique qu’une femme en mauvaise santé donne une famille en mauvaise santé…

Voilà un aperçu de ce qu’est le Women’s Forum. Depuis cinq ans, je suis fière de diriger une équipe solidaire, qui partage les mêmes valeurs : rassembler des femmes et des hommes de tous horizons, faire toute sa place à l’éducation. Ce qui me rend fière, c’est d’être des défricheurs et de faire venir le Women’s Forum dans des lieux où de tels événements n’avaient jamais eu lieu auparavant. Ce dont je suis fière enfin, c’est de rassembler des femmes issues de différents horizons, et plaider sans relâche pour qu’elles participent plus activement à la vie économique, à la vie de la société, non pas parce qu’elles sont des femmes mais parce qu’à travers leur rôle, leur engagement, elles servent de modèle à toutes celles qui aujourd’hui doutent de leur capacité à exercer des responsabilités. Au Women’s Forum, nous ne faisons pas le pari des femmes contre les hommes, mais des femmes avec les hommes, condition indispensable à leur pleine réussite.