Les Ecossais doivent dire «?non?» au divorce avec le Royaume-Uni
Un «?oui?» à l’indépendance de l’Ecosse, le 18 septembre prochain, aurait des conséquences néfastes non seulement pour cette nation et le Royaume-Uni mais pour toute l’Europe, affirme Dominique Moïsi, conseiller à l’Institut français des relations internationales (Ifri).
Un «?oui?» à l’indépendance de l’Ecosse, le 18 septembre prochain, aurait des conséquences néfastes non seulement pour cette nation et le Royaume-Uni mais pour toute l’Europe, affirme Dominique Moïsi, conseiller à l’Institut français des relations internationales (Ifri).
Dominique Moïsi est conseiller du directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri) et professeur au King’s College de Londres.
Le 18 septembre, les Ecossais iront voter pour ou contre l’indépendance dans un scrutin qui s’annonce comme très serré et ouvert.
Comment en est-on arrivé là?? Sur le plan de la rationalité économique et financière comme de la logique politique et sécuritaire, une Ecosse indépendante n’a aucun sens. Ce serait le pire des choix, au pire des moments, avec des conséquences peut-être très négatives sur la présence de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne. Ce sont les Ecossais qui sont en effet les plus européens des Britanniques. Sans leurs votes, un référendum en 2017 entraînerait un deuxième divorce aux conséquences infiniment plus graves, celui du Royaume désuni avec l’Union.
Mélange d’arrogance et d’ignorance, la campagne pour le «?non?» menée presque jusqu’à la fin par le gouvernement de David Cameron semble un résumé de tout ce qu’il ne faut pas faire lorsque l’on concède un référendum – même si, en dernière minute, le camp du «?non?» l’emporte.
Les conservateurs au pouvoir à Londres ont d’abord considéré qu’il était hors de question que le «?oui?» puisse l’emporter, oubliant qu’un référendum est toujours l’occasion de «?dire non?», même si, dans le cas d’espèce, le «?non?» à la Grande-Bretagne se traduit par un «?oui?» à l’indépendance de l’Ecosse. Les conservateurs n’ont pas eu le monopole de l’arrogance. Il y a un an, un député travailliste au Parlement de Westminster allait jusqu’à dire que «?la campagne était terminée et qu’il restait simplement à achever à coups de baïonnette les derniers blessés?».
Pour les Anglais, pour une grande partie aussi des élites écossaises – dont beaucoup ne résident pas principalement en Ecosse et ne pourront donc voter le 18 septembre –, il ne pouvait y avoir la moindre hésitation. L’indépendance de l’Ecosse ne pouvait être qu’un résultat perdant-perdant?: l’Ecosse ne peut prétendre au statut du Canada ou de la Norvège et, sans l’Ecosse, le Royaume-Uni ne peut plus prétendre au statut international et même européen qui est le sien.
Mais, au lieu d’expliquer aux Ecossais à quel point leur contribution à l’identité britannique était essentielle, et de leur dire qu’après plus de trois cents ans (depuis le traité de 1707) ils ne pouvaient pas demeurer eux-mêmes sans la participation de l’Ecosse au Royaume, les partisans du «?non?» sous la bannière de «?Better Together?» («?Mieux ensemble?») ont mené une campagne fondée sur la peur et la raison. Pas d’indépendance possible sans une monnaie indépendante. Vous ne pouvez être indépendant et garder la livre sterling, tout comme, sur un autre plan, vous ne pourrez garder le système national de santé de la Grande-Bretagne (le NHS).
Mais cette peur de l’inconnu, qui, d’après les études d’opinion, est davantage présente chez les femmes et les électeurs âgés soucieux de l’évolution de leur pension, ne se retrouve pas chez les jeunes. L’âge limite pour voter a été à l’occasion de ce référendum abaissé à seize ans, ce qui est contestable d’un point de vue démocratique. Cette peur ne se retrouve pas non plus chez les «?nouveaux Ecossais?» d’origine asiatique ou africaine, qui font campagne majoritairement pour le «?oui?».
Car ce «?oui?» est avant tout un «?non?». Un non à ceux qui, comme David Cameron, sortent d’Eton (la grande pépinière des élites) et qui ne cherchent pas à comprendre les «?émotions écossaises?». Un «?non?» aux politiques en place, sinon aux élites en général. La vieille cause de l’indépendance de l’Ecosse s’est enflée des habits nouveaux d’une contestation des petits contre les grands.
Il y a du «?Downton Abbey?» dans cette histoire – mais un Downton Abbey aux conséquences géopolitiques bien réelles. L’Ecosse n’est ni la Catalogne ni les Flandres, mais un vote des Ecossais en faveur de l’indépendance ne manquera pas d’avoir des conséquences potentiellement dramatiques sur l’avenir de l’Espagne ou de la Belgique et, au-delà, sur l’image de l’Europe dans le monde.
En effet, ce ne sera pas seulement l’ex-Royaume-Uni qui sortira affaibli et en pleine crise identitaire de ce référendum, mais aussi l’Europe tout entière. Au moment où, du Moyen-Orient à l’est de l’Ukraine, les frontières sont redéfinies par la force, est-il bien raisonnable de les redéfinir – même pacifiquement – par la voie référendaire?? L’Europe a besoin d’être plus forte face aux défis du monde et non pas de cette implosion identitaire.
François Mauriac, dans une formule célèbre, disait qu’il «?aimait tellement l’Allemagne qu’il en voulait deux?». Le paraphrasant en 2014, je serais tenté de dire?: «?J’aime tellement l’Ecosse que je la veux au sein du Royaume-Uni.?»
De la diversité de ses paysages à celle de ses whiskies, du son de ses cornemuses à la lumière de ses couchers de soleil, de la bravoure romantique de ses combattants aux lumières de ses philosophes, j’avoue ma passion pour l’Ecosse. Mais je ne la conçois que comme une partie d’un tout, contribuant de manière décisive, par son histoire et sa diversité, à la grandeur de l’ensemble.
Sans la Grande-Bretagne, l’Ecosse s’amputerait elle-même, devenant, au mieux, une mini-puissance énergétique, au pis, un Etat provincial, dépendant totalement pour sa sécurité d’une puissance à qui elle a claqué la porte au nez.
Le «?oui?» serait un mouvement d’humeur irresponsable, traduisant un sentiment d’humiliation sans doute légitime face à des élites arrogantes et lointaines. Il reste à espérer que, après une courte victoire du «?non?», le Royaume-Uni, qui aura senti passer le boulet de la division, saura écouter ce que l’on pense et dit du côté d’Edimbourg et de Glasgow.