L’évolution de la position du Kazakhstan à la lumière de l’invasion russe en Ukraine
Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, le Kazakhstan est apparu comme un acteur influent dans la région, adoptant une position plus affirmée dans ses relations avec Moscou et l’Occident, selon Thomas Matussek.
Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, le Kazakhstan est apparu comme un acteur influent dans la région, adoptant une position plus affirmée dans ses relations avec Moscou et l’Occident, selon Thomas Matussek.
Thomas Matussek est un ancien ambassadeur allemand.
À la lumière de l’invasion russe de l’Ukraine, l’UE a considérablement modifié la façon dont elle aborde ses relations avec l’Asie centrale, une région qui réapparaît comme l’un des principaux points névralgiques sur les plans géopolitique et commercial, reliant l’Europe à l’Asie.
Malgré l’importance stratégique historique de la région, dans les années qui ont précédé l’invasion russe en Ukraine, l’approche de l’UE et de ses alliés à l’égard de l’Asie centrale ne disposait pas d’objectifs clairs et de l’assurance nécessaire pour les atteindre. Dans une région traditionnellement considérée comme la sphère d’influence de la Russie, les intérêts de l’UE se limitaient au commerce, à la coopération en matière de sécurité et à l’énergie, et ce uniquement en vue de garantir la stabilité. Ce contexte a permis de consolider la présence russe en Asie centrale, comme en témoignent un certain nombre d’accords régionaux et d’unions économiques et sécuritaires sous contrôle russe, qui ont pris forme dans le cadre de la vision à long terme du président russe Vladimir Poutine, visant à garantir que la région reste sous son emprise.
Cependant, avec l’invasion soudaine de l’Ukraine par la Russie, le contexte géopolitique de la région a radicalement changé. Les pays de la région commencent à comprendre le prix de l’isolement qui découle de leur relation étroite avec la Russie. En effet, il devient de plus en plus clair que dans le cadre du réalignement mondial actuel, le prix à payer pour rester proche de la Russie se traduira par un isolement économique et politique, ce que les pays d’Asie centrale en plein essor ne peuvent tout simplement pas se permettre.
En raison de leur position unique, des pays comme le Kazakhstan et l’Ouzbékistan se repositionnent rapidement sur la scène internationale. Le Kazakhstan, en particulier, est devenu un acteur influent dans la région, adoptant une position plus affirmée dans ses relations avec la Russie et l’Occident.
Pendant un certain temps, le Kazakhstan avait maintenu une position relativement neutre face aux tensions géopolitiques dans la région, équilibrant souvent habilement ses intérêts entre la Russie, l’Europe et la Chine sans susciter beaucoup d’attention sur le plan international. Toutefois, la réaction du pays à la crise ukrainienne a été remarquable et sa lente sortie d’un tango politique intense avec la Russie a commencé à susciter l’intérêt des responsables politiques et des entreprises en Europe et en Occident.
Le Kazakhstan a publiquement condamné les actions de la Russie en Ukraine et son président, Kassym-Jomart Tokaïev, a appelé à une résolution pacifique du conflit, refusant de jouer un rôle dans les tentatives de M. Poutine d’échapper à l’isolement politique international. En juin 2022, le dirigeant du Kazakhstan a même indiqué à M. Poutine qu’Astana ne reconnaîtrait pas les républiques autoproclamées du Donbass soutenues par la Russie, ce qui a marqué un tournant dans les relations entre les deux pays.
Il est compréhensible que l’Occident soutienne de plus en plus la voie empruntée par le Kazakhstan, même si le bloc de l’Ouest n’est pas disposé à affronter la Russie à plus grande échelle. Le pays signale clairement à ses partenaires occidentaux son intention de modifier les termes et la nature de ses relations avec la Russie. Récemment, le pays a fermé sa mission commerciale à Moscou et ses citoyens ont même envoyé de l’aide et des yourtes dans le cadre d’un geste humanitaire pour aider le peuple ukrainien. Par la suite, au lieu de s’écraser devant la Russie, le pays a publiquement défendu ces actions, et ce dans un langage jusqu’alors inédit dans l’histoire des relations entre les deux pays.
En parallèle, le Kazakhstan s’efforce de renforcer ses liens avec l’Occident. Il convient de noter qu’il n’y a jamais eu autant d’engagements entre les parties prenantes de l’UE et du Kazakhstan qu’aujourd’hui. C’est dans ce contexte que le Kazakhstan a lancé le nouveau Forum international d’Astana, qui se tiendra les 8 et 9 juin de cette année. Le gouvernement estime que le Forum deviendra une plateforme importante pour affirmer la présence du pays sur la scène régionale et internationale, tout en attirant les investisseurs mondiaux désireux d’investir dans la région.
Cette annonce est intéressante à plus d’un titre : premièrement, le Kazakhstan cherche à renforcer ses liens non seulement avec l’Occident, mais aussi avec d’autres « puissances moyennes » qui partagent les mêmes défis quotidiens que le pays ; deuxièmement, le Kazakhstan cherche activement à diversifier son économie et à attirer de nouveaux partenariats et investissements du monde entier. Il a par exemple récemment convenu avec l’Allemagne d’augmenter ses exportations de pétrole vers Berlin pour remplacer le pétrole russe qui est désormais interdit sur de nombreux marchés européens.
Cette démarche s’inscrit dans le cadre d’un effort plus large visant à approfondir les liens économiques avec l’Allemagne et, à mon avis, il est compréhensible que l’Allemagne y voie de nouvelles opportunités. L’Allemagne constitue le deuxième partenaire commercial du Kazakhstan après la Russie : des entreprises allemandes telles que Siemens et BASF sont actives au Kazakhstan depuis des années.
Toutefois, puisqu’aucun progrès n’est en vue en Ukraine et qu’il est probable que le conflit se prolonge pendant des années, la politique étrangère occidentale en Asie centrale devra inévitablement évoluer et s’affirmer davantage à mesure que les pays continueront à s’éloigner de la Russie. L’Europe doit se tenir prête à adapter son approche et à tirer parti des possibilités que la coopération avec l’Asie centrale pourrait offrir dans un avenir proche.