Poutine : l’annexion de trop ?
L’annexion illégale de territoires ukrainiens qu’elle ne contrôle pas représente un défi politique et économique dont la Russie pourrait bien se passer, selon Olivier Baumard, ancien observateur international déployé en Ukraine de 2019 à 2021.
L’annexion illégale de territoires ukrainiens qu’elle ne contrôle pas représente un défi politique et économique dont la Russie pourrait bien se passer, selon Olivier Baumard.
Olivier Baumard est un ancien observateur international déployé en Ukraine de 2019 à 2021.
La guerre de M. Poutine aura pour conséquence une impasse diplomatique hors de laquelle le président russe ne pourra sortir qu’à travers des concessions majeures, scénario peu probable, ou une escalade militaire sans précédent. Mais en a-t-il les moyens ? Il existe une troisième option, mais seuls les Russes peuvent la saisir.
Administrer et développer des territoires en guerre
Suite à l’annexion de Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson le 30 septembre 2022, Vladimir Poutine entraîne officiellement la Russie en guerre. Cela implique la mobilisation de sa population et un impact durable sur les familles russes désormais projetées dans cette guerre dont ils n’ont pas le droit de prononcer le nom. Ces territoires qu’il a unilatéralement déclarés « russes », Vladimir Poutine se doit de les défendre et répondre à la promesse de prospérité faite à ses habitants.
La législation locale devra être harmonisée avec la législation russe. Cela ne manquera pas de bousculer les affaires des petits oligarques locaux qui profitaient des trafics en tous genres : contrebande, charbon, traite humaine. La transition ne se fera donc certainement pas sans une purge des réseaux administratifs et économiques des « républiques populaires » autoproclamées.
Au coût de la défense des territoires contre l’armée ukrainienne s’ajoutera le prix de la pacification d’une région devenue rebelle par les soins de la Russie. Les salaires des fonctionnaires des zones occupées devraient dorénavant être alignés sur les salaires de l’administration russe. À cela s’ajoutera le versement des retraites de la population ukrainienne restée sur place, majoritairement âgée. Des dépenses que la Russie peine déjà à couvrir pour sa propre armée.
L’action militaire engagée par la Russie a ravagé les territoires qu’elle compte s’approprier. Routes, ponts, lignes électriques, canalisations, centre de traitement des eaux usées, gares et aéroports sont à reconstruire. La ligne de front a évolué sur plusieurs centaines de kilomètres, laissant derrière elle des territoires plus minés que le Pakistan et l’Iraq réunis. Les experts en déminage, estiment qu’il faudra 20 à 30 ans pour déminer l’Ukraine. Autant d’années qui ralentiront le développement économique et le niveau de vie décent promis aux populations annexées.
Isolement international
Dans sa réaction à l’annonce de l’annexion, le président ukrainien Volodymyr Zelensky fait de son homologue russe le seul obstacle à la paix. Américains, Britanniques, Polonais et Baltes n’avaient pas besoin d’être convaincus. Les Français et les Allemands, plus prudents, auront cherché une issue diplomatique avec le Kremlin jusqu’au bout.
Les massacres de civils à Boutcha, Irpin, Izium et les bombardements quotidiens de villes ukrainiennes auront eu raison de l’optimisme d’Emmanuel Macron et d’Olaf Scholz qui augmentent désormais leurs livraisons d’armes. Même les pays les plus réticents à la mise en place de sanctions aux premières heures du conflit comme la Hongrie, l’Italie ou Chypre, auraient du mal à prôner le dialogue avec Moscou et imposer des concessions à l’Ukraine aujourd’hui.
Le soutien des alliés internationaux de la Russie se fait plus prudent, la guerre est mauvaise pour les affaires, surtout lorsque l’on est du côté du perdant. La Chine et l’Inde prennent conscience que les sanctions internationales impactent l’économie russe, et la leur par ricochet.
Enfin, à l’exception du soutien matériel et logistique de la Biélorussie, de l’Iran et de la Syrie, le soutien des quelques alliés de la Russie se manifeste principalement par une abstention aux votes des réunions des Nations Unies. La Russie est donc plus isolée que jamais.
Gérard Araud, ancien représentant permanent de la France auprès des Nations unies, ne voit plus d’espace de négociation suite à l’annonce de l’annexion. Il explique que seul le rapport de force sur le champ de bataille permettra de forcer l’une des parties à reprendre les négociations, et accepter des concessions.
Impasse militaire
La mobilisation de 300 000 militaires supplémentaires au sein de la population russe est un pari risqué et tardif. Il est vrai que l’armée russe manquait d’infanterie et de sous-officiers dans les premières semaines de l’invasion, laissant les blindés vulnérables aux tirs de missiles antichars portables très mobiles. Or, les bons sous-officiers ne se forment pas en trois mois.
Par ailleurs, suite aux nombreuses livraisons d’armes occidentales et la saisie de blindés et d’artillerie russes dans la région de Kharkiv, l’armée ukrainienne dispose désormais d’une force de frappe dont elle manquait au début du conflit. À cela s’ajoute une infanterie certes éprouvée et réduite après huit mois de conflit intense, mais expérimentée et galvanisée par les dernières avancées. Le baptême du feu des premiers mobilisés russes sur la ligne de front risque donc d’être brutal.
Vladimir Poutine est conscient qu’il perd du terrain et même la Crimée, que certains pensaient acquise à la Russie, est désormais à la portée de l’Ukraine. Il agite donc à nouveau la menace du feu nucléaire mais sans réelle stratégie ni cible.
Une attaque nucléaire sur l’est et le sud de l’Ukraine où se concentre l’armée ukrainienne mettrait en danger sa propre armée et les régions que la Russie prétend défendre ; une attaque à l’ouest et au nord risquerait de contaminer des alliés (Belarus), des États jusqu’ici conciliant (Hongrie) ou des membres de l’OTAN avec un risque de représailles.
L’usage d’armes, nucléaires, chimiques ou biologiques serait une ligne rouge dangereuse à dépasser et ruinerait la rhétorique de libérateur de la Russie.
Cependant, la Russie manie mieux la guerre hybride que la guerre de tranchées. La centrale nucléaire de Zaporijia sous contrôle russe reste une infrastructure sensible qui pourrait être le théâtre d’une opération sous fausse bannière catastrophique. La livraison de gaz russe aux États européens les plus conciliants en plein hiver pourrait amener l’UE à se diviser sur la question des sanctions et des livraisons d’armes.
Les campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux et dans les médias continuent de tromper l’opinion publique et d’entretenir le mythe de la menace de l’OTAN. Les rhétoriques les plus extravagantes (menace néo-nazie, génocide des populations russophones) sont diffusées afin de dissoudre le fait principal : la Russie a envahi militairement un État souverain avec pour objectif son expansion territoriale.
En demandant l’adhésion à l’OTAN, Volodymyr Zelensky met ses alliés face à leurs responsabilités envers l’Ukraine. Accepter le gel du conflit et l’annexion de facto de territoires ukrainiens serait un aveu de faiblesse envers un État partenaire candidat à l’accession à l’Union européenne. Accepter l’Ukraine comme membre de l’OTAN, entraînerait l’ensemble de l’hémisphère nord dans la guerre avec des risques nucléaires exacerbés.
Un compromis qui devrait satisfaire Ukrainiens et occidentaux serait la livraison d’armes plus puissantes, la formation du personnel militaire et le transfert de technologie avancée à l’Ukraine.
Ainsi, face aux 300 000 militaires sous-équipés que la Russie finira bien par mobiliser et déployer, l’Ukraine pourra lancer drones de combat, systèmes de brouillage, chars d’assaut, lance-missiles longue portée, systèmes de défense aérienne, renseignement satellite.
Les Ukrainiens semblent bien déterminés à reprendre leurs territoires, quel qu’en soit le prix. Mais est-ce le cas des militaires russes ? Combien de temps l’armée russe répondra-t-elle aux ordres de ses généraux ? Combien de généraux Poutine devra-t-il remplacer ? Combien de temps la population russe supportera-t-elle la perte d’un être cher au nom de l’ego impérialiste infondé d’un dirigeant désarrimé de la réalité ?
Vladimir Poutine joue les prolongations, mais la carte du temps pourrait jouer contre lui-même, s’il n’accepte pas la conclusion qu’il perd la guerre.