Il ne faut pas opposer élargissement et intégration, selon José Manuel Barroso
Selon José Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, il serait possible de mener en parallèle le processus d’élargissement de l’UE et l’approfondissement de l’intégration européenne, contrairement à ce que certains affirment actuellement en demandant une réforme des traités.
José Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, a déclaré lors d’un entretien avec Euractiv qu’il serait possible de mener en parallèle le processus d’élargissement de l’UE et l’approfondissement de l’intégration européenne, contrairement à ce que certains affirment actuellement en demandant une réforme des traités de l’Union.
« Il est possible d’élargir et d’approfondir [l’UE] en même temps », a affirmé M. Barroso, ajoutant qu’« il y a toujours eu des gens qui disaient que plus d’élargissement était synonyme de moins d’approfondissement [de l’intégration] — ce qui est complètement faux ».
Sous les deux Commissions qu’il a dirigées (2004-2014), l’UE est d’abord passée de 15 à 25 membres lorsque dix pays en 2004 avec l’adhésion de Chypre, de l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la Slovaquie, la Slovénie et la République tchèque. Ensuite, la Bulgarie et la Roumanie leur ont emboîté le pas en 2008, et la Croatie en 2013.
« Il s’agit d’un succès historique et sans précédent pour l’UE, qui montre également la capacité de transformation de l’Union », raison pour laquelle l’Europe « ne devrait pas perdre la perspective de ce qui s’est passé à l’époque », a expliqué M. Barroso.
Au fil des années, l’UE a progressé dans l’approfondissement de l’intégration, notamment avec la mutualisation de la dette dans le cadre du fonds de relance post-Covid NextGenerationEU et un niveau de convergence plus élevé entre les 27 États membres au niveau des votes au sein de l’Organisation des Nations unies (ONU) que dans l’Union à 12.
Interrogé sur les leçons à tirer de deux décennies d’élargissement, M. Barroso a déclaré qu’il fallait « éviter les zones grises d’instabilité » dans le voisinage de l’Union et « ne pas négliger les normes » de l’UE.
Malgré les problèmes liés à l’État de droit dans certains des nouveaux États membres de l’UE, M. Barroso estime qu’« ils sont aujourd’hui bien mieux lotis qu’avant de rejoindre l’Union européenne, c’est-à-dire lorsqu’ils étaient sous le régime communiste ».
Prochain cycle d’adhésion
« J’ai trouvé que c’était une énorme erreur lorsque, après mon second mandat à la Commission en 2014, il a été dit qu’il n’y aurait plus d’élargissement dans les cinq prochaines années », a regretté le Portugais.
« Cela créait de la déception, de la frustration et même du ressentiment, et c’était ignorer la sensibilité de ces pays et de ces personnes », a-t-il ajouté.
Interrogé sur les objectifs 2030 du président du Conseil européen Charles Michel, M. Barroso a expliqué ne pas être favorable à des dates butoirs, car cela « pourrait créer des déceptions ».
« Mais il est particulièrement important aujourd’hui, notamment à cause de l’Ukraine, de savoir comment gérer le temps — parce que la réalité est qu’il n’est pas réaliste d’avoir un pays en état de guerre au sein de l’UE », a-t-il ajouté.
M. Barroso a fait écho aux appels de l’actuelle Commission européenne et de certains États membres de l’UE en faveur d’une intégration progressive des pays candidats en les laissant participer à certaines réunions, programmes et structures institutionnelles de l’Union.
« C’est précisément parce que ce sera difficile et probablement long que nous devons commencer plus tôt [à les intégrer], comme nous l’avons fait auparavant », a-t-il ajouté.
Réforme des traités ?
À Bruxelles, la question de savoir quand l’Union sera prête à accueillir de nouveaux membres va de pair avec celle de savoir comment elle fonctionnera lorsqu’elle passera de 27 à potentiellement plus de 30 États membres.
Concernant la nécessité ou non d’une nouvelle réforme des traités dans la perspective d’un élargissement conséquent, M. Barroso a répondu que ce serait « une grave erreur d’entamer une révision fondamentale des institutions [de l’UE] en raison de l’élargissement ».
« Je ne dis pas cela pour défendre le traité de Lisbonne, que j’ai négocié, mais parce qu’il faut l’unanimité [des Vingt-Sept] pour modifier un traité, et si nous commençons à introduire d’autres questions dans le processus, les prétextes pour s’y opposer vont se multiplier », a expliqué M. Barroso.
« Il y aura des gens qui voudront bloquer l’élargissement, donc ils utiliseront des arguments institutionnels, et il y aura des gens qui voudront bloquer la réforme institutionnelle, donc ils utiliseront l’élargissement — nous ne devrions pas mélanger les problèmes », a-t-il souligné.
Au contraire, l’Union devrait « éviter les réformes trop ambitieuses » et « ne faire que celles qui sont strictement nécessaires à l’élargissement ».
« J’ai été président d’une Commission de 28 membres [avant le Brexit] et toutes les études, tous les avis, ont montré que notre Commission prenait des décisions plus efficacement et plus rapidement que les petites Commissions précédentes », a insisté M. Barroso.
Couvrir les coûts
Un débat fait actuellement rage sur le coût potentiel de l’élargissement, certains justifiant leur opposition à celui-ci par les coûts trop élevés qu’il entraînerait.
À cela, M. Barroso a rétorqué que « l’alternative coûtera certainement plus cher que d’investir dans l’élargissement ».
« Sommes-nous prêts à payer pour l’instabilité de demain, encouragée par le possible succès de la Russie en Ukraine ? Est-ce que cela coûte moins cher ? »
« La question des coûts doit être envisagée d’un point de vue stratégique et pas seulement d’un point de vue comptable à court terme », estime M. Barroso. « Notre conclusion [en 2004] était que les avantages, non seulement politiques mais aussi économiques, étaient supérieurs aux coûts. »
Il a également appelé à une réforme du système des ressources propres pour le budget de l’UE. Au lieu du système actuel de contributeurs et bénéficiaires nets, l’UE pourrait « disposer de ressources propres liées, par exemple, à la TVA ou au fait que les États membres paient en fonction des avantages qu’ils tirent du marché intérieur ».
Selon lui, l’UE devrait « vraiment investir dans l’élargissement à tous les points de vue ».
« Parfois, ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est une question d’attention, de présence [dans ces pays] et de conseils, et cela nécessite quelque chose de plus grand et de plus large que ce que nous avons vu jusqu’à présent », a-t-il précisé.
« Cela ne peut pas être fait uniquement par la DG et le commissaire concerné, avec tout le respect que je leur dois. Il faut que les sociétés [européennes] dans leur ensemble soient impliquées. »
José Manuel Barroso a également insisté sur la volonté des citoyens de certains pays tiers à rejoindre l’UE et à l’espoir qu’ils plaçaient dans l’adhésion au bloc.
Il a notamment fait référence aux manifestations pro-UE qui se déroulent actuellement en Géorgie, où des citoyens se rassemblent contre un projet de loi sur les « agents étrangers » qui pourrait compromettre l’adhésion du pays à l’Union européenne.
« Nous voyons des gens brandir des drapeaux de l’UE, [comme ils l’ont fait sur la place Maïdan]. Que voulons-nous de plus ? Combien de personnes dans les États membres actuels de l’UE le feraient, en ce moment ? »
« C’est pour cela que nous devons répondre à ces aspirations d’une manière qui ne soit pas seulement politique ou administrative et technique », a-t-il conclu.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]