« La Communauté politique européenne peut être un lieu d’apaisement des conflits intra-européens »
Alors que jeudi (6 octobre) s’ouvre à Prague le sommet inaugural de la Communauté politique européenne voulue par le président français Emmanuel Macron, l’historien Laurent Warlouzet décrypte les enjeux de cette rencontre dans un entretien accordé à EURACTIV France.
Alors que jeudi (6 octobre) s’ouvre à Prague le sommet inaugural de la Communauté politique européenne voulue par le président français Emmanuel Macron, l’historien Laurent Warlouzet décrypte les enjeux de cette rencontre dans un entretien accordé à EURACTIV France.
Laurent Warlouzet est spécialiste de l’histoire de la construction et de l’intégration européennes et enseigne l’histoire européenne à l’Université Paris-Sorbonne. Il est l’auteur d’un ouvrage intitulé « Europe contre Europe. Entre liberté, solidarité et puissance depuis 1945 » (CNRS Editions, 2022).
Le président Macron a annoncé la création de la Communauté politique européenne le 9 mai dernier, en pleine guerre en Ukraine. Plusieurs dirigeants européens s’interrogent sur son utilité. À quoi peut-elle servir ?
Dans l’immédiat, la Communauté politique européenne [CPE] est une réponse à la demande d’adhésion de l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie à l’UE. À plus long terme, le projet d’Emmanuel Macron s’inscrit dans la volonté française ancienne d’une Europe à plusieurs vitesses.
L’idée est d’associer tous les pays du Continent dans une structure de coopération plus légère. Elle donnerait ainsi aux pays qui voudraient la rejoindre [Turquie, Ukraine] un substitut de l’UE tout en les maintenant à l’écart, et aux pays qui ne souhaitent pas y rentrer [Royaume-Uni] un outil qui fluidifierait les relations.
La CPE doit être vue comme un forum, à l’image du G7 ou du G20.
Mais quel est l’intérêt de se réunir pour discuter alors qu’entre des instances existent déjà, entre le Conseil de l’Europe et celles l’UE ?
Le premier intérêt de la CPE est de réaffirmer des valeurs communes aux pays participants comme la démocratie libérale et l’inviolabilité des frontières.
L’enjeu de la socialisation des dirigeants est aussi central et la CPE peut être un lieu d’apaisement des conflits intra-européens, entre la Grèce et la Turquie par exemple. Bien que l’UE s’en charge déjà, la CPE peut également servir d’antichambre à un éventuel élargissement.
Enfin, il ne faut pas négliger la dimension psychologique : voir les 44 dirigeants de l’Europe unis est un message qui compte pour l’opinion publique.
La CPE est-elle concurrente ou cohérente par rapport à l’UE ?
La CPE n’aura sans doute pas de compétences fortes en matière énergétique, de sécurité, de convergence économique et sociale, et c’est une chimère que de penser qu’elle résoudra les carences de l’UE.
Quant à la cohérence, cela dépend de la conception que nous avons de l’UE. Si nous l’envisageons comme « Europe libérale » avec des éléments de solidarité, la CPE est tout à fait cohérente avec ce projet en ce qu’elle permet l’apaisement des conflits stratégiques, géopolitiques ou même militaires. À l’inverse, si nous voulons créer une « Europe puissance », alors la CPE est en concurrence avec l’Union européenne.
Mais, en général, la CPE reste complémentaire de l’UE, car cette dernière n’est pas en mesure de régler tous les conflits.
Le fait de chercher un nouvel outil de promotion des valeurs européennes ne montre-t-il pas un échec de l’UE et des autres instances qui sont déjà censées le faire ?
L’UE a montré qu’elle ne pouvait pas être omnipotente, donc effectivement nous constatons qu’une partie des problèmes européens sont pris en charge par des structures différentes de l’UE, comme le Conseil de l’Europe ou l’OSCE [Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe].
Aussi, en France, certains ont conscience des limites de la politique de voisinage européenne. Pensez aux évènements ukrainiens de 2014 : pour certains, l’UE avait eu une gestion trop économique des relations avec l’Ukraine. Lorsque nous passons à des problèmes géopolitiques sérieux, comme des risques de guerre, nous sommes obligés de faire intervenir les États, et donc la logique intergouvernementale.
Là encore, cela correspond à une volonté ancienne, notamment française, de préserver le caractère intergouvernemental de la diplomatie. En ce sens, la coordination intergouvernementale de la CPE est cohérente avec les préférences françaises.
Étant donné que la CPE est née pendant la guerre en Ukraine et que Vladimir Poutine ne se soucie guère des valeurs européennes, pourquoi vouloir à nouveau les affirmer ?
Bien que ce soit un idéal jamais pleinement atteint, il est utile, à l’heure de la propagande russe, de réaffirmer que nous sommes des démocraties libérales et qu’une différence existe avec les régimes autoritaires. Même en Hongrie, le système politique est multipartite et les manifestations des oppositions sont libres, à la différence de la Russie ou de la Biélorussie.
D’ailleurs, Vladimir Poutine lui-même recourt à des contorsions politiques pour tenter de rester dans cette fiction et montrer que ses actes ne constituent pas une atteinte à l’inviolabilité des frontières (d’où le recours à des pseudo-referendum), alors qu’il dévoie totalement le droit international.
Ceux qui ont critiqué Emmanuel Macron lui ont reproché de vouloir contourner la question de l’élargissement. Partagez-vous cette lecture ?
Emmanuel Macron sait bien qu’il faut à tout prix éviter de dire que la CPE est une alternative à l’élargissement, ce serait la condamner à l’échec, même si, probablement, beaucoup de Français le pensent.
La France a toujours eu une position restrictive sur l’élargissement. Elle s’est souvent montrée méfiante, car, en France, nous opposons élargissement et approfondissement. L’idée est que dans une communauté large, le développement de l’ « Europe solidaire » et de l’ « Europe puissance » devient compliqué.
Pourquoi inclure dans la CPE des pays très éloignés de l’Europe, comme l’Azerbaïdjan et l’Arménie, en dehors du conflit qui les oppose ?
Ce dont il s’agit avec la CPE, c’est la très grande Europe, ce qui limite, de fait, les ambitions de la CPE. Ce n’est pas vraiment un espace de solidarité ni de puissance, mais plutôt un espace de valeurs communes et un espace géopolitique.
Le recours aux valeurs permet de donner des frontières à l’Europe politique – elles ont toujours été ambiguës – notamment en excluant la Russie et la Biélorussie.