La démocratie doit être un médiateur entre le système économique et le système écologique
A l’occasion de la parution de son livre, "La nouvelle écologie politique", co-écrit avec l’économiste Jean-Paul Fitoussi, Eloi Laurent (OFCE), explique à EURACTIV.fr le rôle crucial de l’État pour préserver les engagements écologiques à long terme malgré la crise financière.
A l’occasion de la parution de son livre, « La nouvelle écologie politique », co-écrit avec l’économiste Jean-Paul Fitoussi, Eloi Laurent (OFCE), explique à EURACTIV.fr le rôle crucial de l’État pour préserver les engagements écologiques à long terme malgré la crise financière.
EURACTIV.fr : Qu’est-ce que l’écologie politique ?
Eloi Laurent : Pour faire simple, l’écologie politique serait un système global qui intègre le système économique, le système écologique, et le système politique. Au fond la conjonction de ces trois systèmes.
Mais le titre de votre livre est « La nouvelle écologie politique ». Ce qui signifie qu’il en existe une ancienne…
Oui. Et si l’on pense selon les termes de l’ancienne écologie politique, cela conduit à deux impasses. La première impasse est d’opposer radicalement économie et écologie et de considérer que le système économique est simplement destructeur du système écologique. Selon cette vision il y aurait une opposition fondamentale entre les deux et le rôle du politique serait de protéger l’écologie de l’économie.
La deuxième impasse est de considérer que l’écologie est totalement soluble dans l’économie. Ce que l’on peut appeler l’écologie de marché. Les partisans de cette vision considèrent que le rôle du politique est surtout de s’abstenir de toute intervention dans le système économique qui aboutira naturellement par autorégulation à trouver un équilibre écologique.
Or nous contestons dans le livre ces deux voies là qui sont d’un côté la théorie de la décroissance et de l’autre la théorie de l’écologie de marché. Selon nous, la nouvelle écologie politique est un système dans le quel la démocratie joue le rôle de médiateur entre le système économique et le système écologique. La démocratie est une sorte de tiers normatif qui oriente le système économique de sorte que les écosystèmes soient préservés.
C’est concrètement ce que les Européens essayent de faire aujourd’hui en établissant des règles dans le cadre du paquet énergie-climat?
C’est exactement ça. Nous pourrions même aller au-delà. En ce moment on voit très bien qu’un certain système économique, conçu selon le principe de l’autorégulation dans lequel le marché est censé fonctionner librement et efficacement, s’effondre. C’est la démonstration que ce système est incapable de s’autoréguler et du coup il appelle l’État à la rescousse.
Mais le dommage collatéral de cet effondrement du système financier de très court terme pourrait être de revenir sur l’engagement de long terme de développement durable. A ce titre le Conseil européen des 15 et 16 octobre était édifiant. Dans la même réunion un plan de sauvetage des banques a été adopté et l’Italie et la Pologne ont demandé à leurs partenaires de rogner sur le paquet énergie-climat étant données les conséquences de la crise financière sur leurs économies. Mais le devoir de la démocratie est de rester ferme sur l’engagement de long terme.
Et si jamais cet entremetteur qu’est la démocratie ne joue pas son rôle, que se passera-t-il ?
Depuis 25 ans, les inégalités progressent de façon très forte dans le monde et dans les pays de l’OCDE. On voit bien que cette crise des inégalités est à l’origine à la fois de la crise financière et de la crise écologique. Aux États-Unis la stagnation salariale et le développement de l’endettement des ménages a conduit à la formation de pyramides de crédits qui sont en train de s’effondrer les unes après les autres. Et c’est aussi cette crise des inégalités qui conduit à une surcroissance stérile absorbée par les plus riches, tandis que dans les pays pauvres et émergents les inégalités atteignent des proportions énormes comme par exemple en Chine.
Prenons un exemple précis. Le changement climatique est lié à 25% à la déforestation. Or, la déforestation concerne trois zones dans le monde : le centre de l’Amérique du Sud, le centre de l’Afrique, et l’Indonésie. Trois zones dans lesquelles il y a des problèmes d’inégalités à la fois en termes de développement économique et de développement humain et de gouvernance.
Autre exemple, la Chine connaît le plus grand krach environnemental du monde. C’est le premier émetteur de gaz à effet de serre mais c’est aussi un des pays dont le système hydraulique est le plus pollué. Pourquoi ? Parce que le développement de ce pays n’est pas contrôlé démocratiquement. Il produit donc du développement économique à court terme et une catastrophe environnementale à long terme.
Quelle est donc la marche à suivre pour les États ?
Maintenant qu’on a la certitude que la crise économique alimente la crise financière, il faut contrer la récession économique et procéder à une relance verte de l’économie en Europe et en France. C’est-à-dire mettre des moyens colossaux pour relancer l’économie mais dans la perspective du développement durable, en investissant dans le bâtiment et les transports durables. Car ce sont les deux postes les plus dynamiques du changement climatique.
Et pourquoi ne pas mettre en place une taxe carbone ? Il s’agirait de faire une opération neutre fiscalement en augmentant le prélèvement sur la pollution de CO2 et en le diminuant par exemple sur le travail. Et ainsi on relancerait l’emploi au meilleur moment. Les Européens sont face à cet enjeu là : faire une relance de leur économie qui permettrait à la fois d’amortir la crise financière et d’atténuer la crise écologique.
Mais les entreprises vont-elles suivre cette évolution écologique?
Oui si l’État y met les moyens. Dès lors qu’il se porte garant du système bancaire, l’État doit également dire : je suis garant de la compétitivité des entreprises et j’assure la transition entre une économie intensive en carbone et une économie peu intensive en carbone. Au besoin en recourant à l’endettement public. S’il s’agit de sauver le système écologique, ce sera bien accepté par tous les Européens, mieux encore que s’il s’agit de sauver le système bancaire. Pourquoi ne pas prendre l’engagement que tous les profits réalisés par l’État en sauvant le système bancaire seront réinvestis dans le développement durable? Tirons le meilleur parti de cette crise financière pour que n’advienne pas la catastrophe écologique.