Thierry de Montbrial : « ce n'est pas la politique de voisinage qui sauvera l'UE »

Thierry de Montbrial, fondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), revient sur les défis qui attendent l'Union européenne, parmi lesquels la politique de voisinage. Cette dernière vient de connaitre un revers sérieux avec le refus de l’Ukraine de signer l'accord d'association. Le sujet sera au rendez-vous de la sixième World Policy Conference (WPC), forum organisé par Thierry de Montbrial sur les grands enjeux de la gouvernance mondiale.

e266567fabc2abf44e1a280ec636023c.jpg
e266567fabc2abf44e1a280ec636023c.jpg

Thierry de Montbrial, fondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), revient sur les défis qui attendent l'Union européenne, parmi lesquels la politique de voisinage. Cette dernière vient de connaitre un revers sérieux avec le refus de l’Ukraine de signer l'accord d'association. Le sujet sera au rendez-vous de la sixième World Policy Conference (WPC), forum organisé par Thierry de Montbrial sur les grands enjeux de la gouvernance mondiale.

Quels sont les grands enjeux auxquels l’Union européenne va devoir faire face au cours des prochaines années ?

La première chose qui fait défaut à l’Union européenne est la perte du feu sacré par les classes politiques des États membres. L’Union est trop souvent prise comme bouc émissaire par des hommes politiques faibles. Cela entraîne un véritable problème d’adhésion populaire à l’idée européenne. En Europe de l’Est, par exemple, l’adhésion de la population ne cesse de fléchir depuis l’entrée de ces pays au sein de l’UE.

Le second grand défi auquel doit faire face l’UE c’est le problème de la gouvernance. Nous nous sommes montrés incapables de mettre en place une structure de gouvernance efficace au sein d’une Europe élargie. Il est indispensable d’élaborer un meilleur système qui puisse permettre aux citoyens de comprendre les processus de décision et de conserver une légitimité. La troisième priorité est de sauver durablement la zone euro avec le renforcement de l’Union économique et monétaire et la mise en place de l’union bancaire.

La situation de l’Union européenne lui permet-elle de garder la politique de voisinage comme une priorité ?

Si l’UE elle-même n’est pas capable de se réformer, ce n’est pas la politique de voisinage qui la sauvera ! Il est cependant toujours nécessaire de prendre en compte ses voisins. La politique de voisinage de l’UE reste l’une de ses priorités, mais ce n’est pas la priorité.

La politique de voisinage a justement connu un revers récent avec la décision de l’Ukraine en novembre de ne pas signer l'accord d'association avec l’Union européenne qu’elle négociait depuis des années. Est-ce une remise en cause des pratiques actuelles ?  

L’Ukraine est un énorme morceau qui n’est pas comparable à ses voisins. Il s’agit du pays pivot entre l’Union européenne et le monde russe. On retrouve régulièrement des tensions entre les « deux Ukraines », celle tournée vers la Russie et celle qui regarde vers l’Europe.

Il ne faut pas vouloir imposer depuis l’extérieur ce qu’il n’est pas possible d’imposer. Nous commettons beaucoup d’erreurs avec ces politiques interventionnistes. Ces dernières années, l’UE a finalement eu quelques surprises désagréables, même avec des pays profondément européens tels que la Hongrie. Il faut bien sûr poursuivre la politique de développement des partenariats de l’UE, mais sans se faire d’illusions sur une transformation rapide de ces pays.

Par ailleurs, au sein des différents États membres de l’Union européenne, les positions sont extrêmement variées quant à l’attitude à adopter face à l’Ukraine. Et tout cela intervient dans un contexte de crise profonde de l’UE. Derrière les bonnes paroles, tous les États membres ne sont pas forcément pressés d’aller vers l’Ukraine.

La condition sine qua non imposée par l’UE sur la libération de l’ancienne première ministre ukrainienne, Ioulia Timochenko est apparu comme une des principales causes de l’échec du rapprochement…

On a souvent laissé entendre qu’Ioulia Timochenko représentait la force démocratique du pays, mais c’est avant tout une chef de clan. Il y a un degré de corruption généralisé en Ukraine, qui n’épargne personne. L’ancienne première ministre ukrainienne est tout sauf une figure de la démocratie au sens où nous l’entendons et Bruxelles ne semble pas l’avoir intégré.

On parle depuis l’échec du sommet de Vilnius d’une sorte de retour à la « Guerre froide ». Est-ce justifié ?

Les Russes ont souvent l’impression que les Occidentaux tentent de construire un nouveau front contre eux. On a accusé la Russie de faire du chantage à l’Ukraine sur les importations de gaz, dont le pays est extrêmement dépendant. Mais il ne faut pas oublier que la Russie pratique des tarifs préférentiels à l’égard de l’Ukraine qui s’inscrivent dans une logique d’aide du centre à la périphérie. Si l’Ukraine décide de se rapprocher de l’Union européenne, est-ce que la Russie doit poursuivre ces subventions ?

Les Russes sont coutumiers des pressions. Ils n’ont globalement pas envie de voir les anciens pays de l’URSS aller vers l’Europe. Il est certain par ailleurs que l’Ukraine est bien plus présente dans l’esprit des Russes que la Moldavie par exemple, qui a ratifié l’accord de partenariat avec l’Union européenne lors du Sommet de Vilnius. La Géorgie, quant à elle, ne fait pas partie du monde russe, mais elle n’appartient pas non plus à l’Europe de manière évidente. Ce sont finalement des pays que nous connaissons très mal et sur lesquels nous projetons beaucoup de fantasmes.

Un rapprochement entre l’UE et l’Ukraine est-il encore possible ?

Tout le monde a pensé que Moscou avait gagné suite à la volte-face de l’Ukraine. Mais c’était sans compter les manifestations. Même si ces dernières expriment d’ailleurs davantage un ras-le-bol général face au président Viktor Ianoukovitch.

Mais ce ne sont pas les mouvements de rue qui prendront la décision finale, ce sont les oligarques et les clans qui siffleront la fin de la récréation. Viktor Ianoukovitch ne gouverne pas seul l’Ukraine, mais il me semble difficile qu’il sorte indemne de cette situation de crise.

Avant l’éclatement de ces mouvements populaires, la porte du rapprochement entre l’Ukraine et l’Union européenne n’était pas complètement close. Et les oligarques ukrainiens n’ont pas seulement des intérêts tournés vers la Russie.

Quelles sont les thématiques européennes qui seront au cœur de la prochaine World Policy Conférence ?

La question du modèle social européen va être posée. Existe-t-il un modèle ou des modèles sociaux européens ? Cette question d’un modèle social propre à l’UE doit aussi trouver sa place face à la mondialisation. Plus largement c’est la question de l’adaptation de la « vieille Europe » aux défis posés par la mondialisation qui reste au centre des interrogations.