Comment la mafia italienne a appris à détourner l'argent de l'UE avec modération
Les criminels ont tiré une leçon de Bruxelles : si l'on veut s'en sortir, il faut rester en dessous de la barre des 150 000 euros
Pendant des décennies, le crime organisé dans le sud de l’Italie a été synonyme de scandales de corruption spectaculaires liés au détournement de fonds européens.
Aujourd’hui, de nouvelles recherches sur la répartition des fonds européens suggèrent que le monde criminel s’est adapté au durcissement du régime antifraude européen. Non pas en devenant plus audacieux, mais en faisant preuve de plus de modération.
L’étude, menée par les chercheurs Marco Di Cataldo, Elena Renzullo et Andrés Rodríguez-Pose, a analysé 1,5 million de projets financés par l’UE en Italie entre 2007 et 2020 et les a recoupés avec des dossiers judiciaires identifiant les communes infiltrées par le crime organisé.
Les chercheurs de la London School of Economics se sont concentrés sur cinq régions du sud qui reçoivent à la fois d’importants financements européens et sont depuis longtemps confrontées à l’infiltration mafieuse : la Calabre, la Campanie, la Sicile, les Pouilles et la Basilicate.
Leur conclusion est frappante : les communes dont les autorités locales ont collaboré avec des organisations criminelles ont reçu jusqu’à 93 % de financements directs de l’UE en moins que les communes non mentionnées dans les dossiers judiciaires.
À première vue, cela ressemble à une réussite pour le système de contrôle de l’UE et les règles antimafia italiennes.
Mais en réalité, « les administrations complices évitent stratégiquement les grands projets qui déclencheraient un contrôle antimafia », a expliqué Marco di Cataldo, l’un des chercheurs, à Euractiv.
Cela va à l’encontre de « l’idée reçue selon laquelle une présence mafieuse plus importante signifie simplement que davantage de fonds européens sont détournés », a-t-il ajouté.
En vertu de la législation antimafia italienne, les projets dépassant 150 000 euros sont soumis à des exigences rigoureuses en matière de certification et de contrôle. L’étude a révélé que les municipalités infiltrées par le crime organisé recevaient entre 22 % et 30 % de projets en moins au-delà de ce seuil.
Cette étude soulève des questions délicates pour l’UE, car elle montre que le succès de ses dépenses dépend moins des fonds mis à disposition par Bruxelles que de la qualité des collectivités locales chargées de les dépenser.
La question est d’autant plus pertinente que l’UE débat actuellement de son prochain budget à long terme de 2 000 milliards d’euros et de la manière dont ces fonds devraient être répartis. La politique de cohésion a toujours figuré parmi les principaux postes de dépenses du budget, avec un montant de 392 milliards d’euros pour le seul cycle actuel 2021-2027.
Son objectif est de réduire les écarts de développement entre les régions riches et pauvres, et elle canalise des sommes colossales vers la Calabre, la Campanie, la Sicile, les Pouilles et la Basilicate, dans le sud de l’Italie, où l’empreinte des organisations criminelles est bien établie, comme le montre l’étude.
Mais ce programme de l’UE présente également de manière constante des niveaux élevés d’irrégularités liées aux dépenses, selon la Cour des comptes européenne. Si les réglementations actuelles parviennent à dissuader les formes les plus flagrantes de détournement de fonds, elles peuvent aussi modifier involontairement le comportement d’investissement des administrations corrompues elles-mêmes.
Les chercheurs ont constaté que le désengagement de ces administrations des grands projets s’étend au-delà des secteurs traditionnellement associés au crime organisé, tels que la construction et la gestion des déchets. Cette tendance apparaît également dans les services sociaux, les transports et les services publics au sens large, c’est-à-dire les domaines essentiels au développement local à long terme.
Cela a de graves conséquences économiques. Les municipalités dirigées par des administrations corrompues se voient attribuer moins de projets ambitieux et, en fin de compte, ont des perspectives de croissance plus faibles, ce qui est précisément ce que le Fonds de cohésion de l’UE est censé combattre.
Des recherches antérieures citées dans l’étude suggèrent qu’une bonne gouvernance peut renforcer l’impact des investissements de la politique de cohésion jusqu’à 7 %.
En d’autres termes, le coût de la corruption ne se limite pas à l’argent volé. Il s’agit des infrastructures jamais construites, des liaisons de transport jamais modernisées et des services publics réduits pour échapper à tout contrôle.
(bw, cs)