Défense : l’industrie européenne veut des moyens à la hauteur des objectifs de l’UE
Les industries européennes de la défense ont demandé aux institutions de l’UE de clarifier le statut du secteur conformément à la législation sur la finance durable de l’Union afin d’ouvrir la voie à davantage d’investissements publics et privés.
Les industries européennes de la défense ont demandé aux institutions de l’UE de clarifier le statut du secteur conformément à la législation sur la finance durable de l’Union afin d’ouvrir la voie à davantage d’investissements publics et privés.
Les entreprises de défense établies dans l’UE ont critiqué la taxonomie verte de l’Union, à savoir le classement des activités en deux catégories : « durables » et « non durables ». Ils estiment que le secteur devrait être compris de manière plus explicite dans la première catégorie afin de préserver les voies de financement.
Alors que la défense n’est actuellement ni comprise ni exclue de la taxonomie, la perception du secteur par le public influence directement la volonté des banques d’accorder des prêts, affirment des personnalités du secteur.
Cette récente initiative de l’industrie intervient alors que la Commission européenne doit présenter ce mercredi (28 juin) une proposition qui devrait définir une nouvelle stratégie de défense écologique pour l’Union européenne.
Des clarifications nécessaires
« Pour garantir un accès continu aux financements privés aux entreprises européennes de défense, [l’UE doit] établir des principes clés sur la manière dont la législation européenne sur la finance durable [la taxonomie verte] est censée être appliquée », a expliqué l’Association des industries aérospatiales et de défense de l’Europe (ASD) à EURACTIV.
« Les investisseurs ont une aversion pour le risque », a pour sa part indiqué Jan Pie, le secrétaire général de l’ASD en marge du Salon international de l’aéronautique et de l’espace (SIAE) de Paris en juin.
Les représentants de l’industrie de la défense ont appelé à plus de clarté juridique : ils estiment que le respect excessif de la législation européenne par les banques et les investisseurs a diminué leur volonté de prêter de l’argent ou d’investir dans des entreprises qui commercialisent des biens de défense.
« Nous avons besoin d’une clarification juridiquement contraignante de la part de la Commission pour que les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) établis par l’UE n’entrent pas en contradiction avec les investissements dans l’industrie de la défense », a déclaré M. Pie.
La BEI devrait servir de modèle
En mars 2022, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les ministres ont convenu de prendre des mesures « pour promouvoir et faciliter l’accès de l’industrie de la défense aux financements privés, notamment en utilisant au mieux les possibilités offertes par la Banque européenne d’investissement [BEI] ».
Toutefois, les représentants du secteur de la défense de l’UE estiment que peu de choses ont changé.
Dirigée entre autres par les ministres des Finances des États membres, la banque est restée inflexible sur sa volonté de demeurer la « banque du climat » de l’UE et exclut donc toute activité qu’elle estime ne pas correspondre à cette image.
Alors que la BEI prévoit d’augmenter de 8 milliards d’euros son financement de projets à double usage, elle restera à l’écart des activités exclusivement liées à la défense, malgré les pressions exercées par le secteur. Les ministres n’ont jusqu’à présent pas prévu de modifier la politique de la BEI consistant à ne pas financer les activités de défense avec ses prêts, a déclaré la banque dans un communiqué.
« Si la banque de l’UE ne prête pas d’argent au secteur de la défense, pourquoi les autres banques le feraient-elles ? », s’est interrogée une source de l’industrie.
La BEI devrait modifier sa politique de prêt et donner accès aux prêts, ce qui servirait également d’incitation pour pousser les banques nationales à accepter de prêter de l’argent, ont déclaré les représentants de l’industrie.
« Un tel changement servirait de référence importante pour les institutions financières nationales et contribuerait donc considérablement à stimuler les investissements dans le secteur de la défense de l’UE », a indiqué M. Pie à EURACTIV.
Désavantage concurrentiel
« Notre industrie doit maintenant passer à un modèle d’économie de guerre », a déclaré le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, qui est également responsable du secteur de la défense au sein de l’Union européenne. Il a appelé à davantage d’investissements lors de la présentation de l’action de soutien à la production de munitions (ASAP) de l’Union européenne.
Les représentants de l’industrie de la défense insistent toutefois sur la contradiction flagrante entre le problème de financement et les appels lancés par l’UE aux industries de la défense pour qu’elles augmentent leur production.
En raison des difficultés d’accès aux prêts bancaires, les entreprises de défense européennes risquent de perdre leur avantage concurrentiel, a déclaré Bertrand Delcaire, vice-président de l’entreprise de défense française Thales et responsable des relations avec les investisseurs.
« Moins d’investisseurs européens impliquent une valorisation plus faible sur le marché et, plus généralement, moins d’argent pour financer l’innovation », a confié M. Delcaire à EURACTIV en marge du Salon international de l’aéronautique et de l’espace.
« Les entreprises européennes souffrent d’un désavantage concurrentiel, car elles ne peuvent pas acheter une entreprise plus modeste ou une jeune pousse aussi facilement que les entreprises américaines par exemple, étant donné qu’elles sont moins valorisées par le marché », a-t-il poursuivi.
Une entreprise de défense américaine contactée par EURACTIV a déclaré qu’elle n’avait jamais rencontré le problème de l’accès aux possibilités de financement privé aux États-Unis.
Manque de cohérence
« Il n’y a pas de cohérence », a déclaré M. Pie, décrivant comment les obstacles actuels à l’investissement sont en contradiction avec les efforts déployés par l’UE pour stimuler l’innovation dans le secteur au moyen du Fonds européen de la défense.
Le PDG du groupe finlandais Patria, Esa Rautalinko, avait averti en avril que l’exclusion continue de l’industrie de la défense des possibilités de financement privé mettait en péril la création d’une défense européenne crédible.
Le manque de possibilités européennes a également contraint les entreprises de l’UE à se tourner vers des investisseurs situés en dehors de l’Union. En conséquence, « les industries souveraines disposent de plus de gestionnaires d’actifs extraeuropéens que de gestionnaires d’actifs européens », a déclaré M. Delcaire.
Il est également contradictoire de limiter l’accès aux industries de la défense en les considérant comme des entreprises « non durables », ont affirmé les sources du secteur contactées par EURACTIV.
Les industries de la défense « fournissent un bien sociétal », a expliqué à EURACTIV un cadre supérieur d’une entreprise non européenne. « Sans sécurité nationale, nous ne sommes pas en mesure d’assurer le reste de la croissance économique ni tout ce dont nous avons besoin en tant que société ouverte et démocratique », a conclu le cadre.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]