En Bulgarie, la visite du commissaire Thierry Breton suscite la méfiance
La visite du commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton en Bulgarie mercredi a déclenché des spéculations sur les pressions exercées sur Sofia pour qu’elle envoie des munitions à l’Ukraine, un sujet particulièrement sensible à deux semaines des élections anticipées dans le pays.
La visite du commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton en Bulgarie mercredi (15 mars) a déclenché des spéculations sur les pressions exercées sur Sofia pour qu’elle envoie des munitions à l’Ukraine, un sujet particulièrement sensible à deux semaines des élections anticipées dans le pays.
Le commissaire européen a visité la ville de Sopot, où se trouve la plus grande usine bulgare d’armes et de munitions, VMZ, et a tenu des réunions avec des représentants de l’industrie de l’armement du pays.
« L’UE doit augmenter de toute urgence la production de munitions pour assurer sa propre sécurité. Je visite des pays dont les industries de défense sont prêtes à accroître leur capacité. Je commence par la Bulgarie, car votre pays possède une longue histoire dans l’industrie de la défense et est un partenaire très important en Europe », a déclaré M. Breton face aux journalistes.
Selon M. Breton, la guerre en Ukraine épuise les réserves de l’UE et de l’OTAN. Il a également rappelé l’engagement pris par les États membres de l’OTAN d’augmenter le financement de leurs armées à hauteur de 2 % de leur PIB.
Au cours des prochains jours, M. Breton devrait se rendre dans onze autres États membres de l’UE dans le but de les encourager à augmenter leur production nationale d’armement.
La « tournée de défense » de M. Breton a lieu alors que les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’UE devraient donner leur feu vert à un plan de 2 milliards d’euros pour réapprovisionner l’Ukraine et remplir les stocks de munitions de l’Europe, sur la base d’une proposition de l’UE consultée par EURACTIV au début de ce mois.
Dans un premier temps, il est proposé d’utiliser un milliard d’euros supplémentaires de fonds européens pour obtenir des munitions pour l’Ukraine à partir de stocks existants — en particulier des obus d’artillerie de 155 mm — et de les envoyer immédiatement.
Dans un deuxième temps, le plan prévoit que les États membres se mettent d’accord sur un achat commun de munitions de 155 mm auprès de l’agence de défense de l’Union et signent les premiers contrats dès le mois prochain « pour une période de sept ans ».
La troisième étape vise à garantir une augmentation à long terme de la production européenne de munitions et à stimuler la production des industries de défense dans l’ensemble du bloc afin de maintenir l’approvisionnement.
Les stocks bulgares
Thierry Breton a précisé que sa visite était destinée à « évaluer [la situation] et à discuter » et que d’éventuelles propositions concrètes ne seraient présentées qu’à un stade ultérieur.
« Je pense que si notre industrie veut saisir cette opportunité parce que la demande est là, nous devons montrer que nous sommes capables de fournir à l’Europe ce dont les États membres ont besoin. En tant que commissaire au Marché intérieur, également chargé de l’industrie de la défense, je préférerais que les bénéfices aillent à nos entreprises européennes », a-t-il souligné.
La Bulgarie est l’un des plus grands producteurs européens de munitions de type soviétique, dont l’armée ukrainienne a particulièrement besoin et que les alliés occidentaux ne peuvent pas lui fournir.
Par ailleurs, le pays exporte d’énormes quantités d’armes légères et de munitions vers l’Ukraine, mais évite les échanges directs, comme l’ont montré deux enquêtes distinctes d’EURACTIV.
L’armée bulgare n’a livré qu’une seule cargaison d’aide militaire à l’Ukraine depuis que le parlement du pays a approuvé cette aide en décembre dernier. Le gouvernement intérimaire du pays a annoncé qu’il n’y aurait pas de deuxième livraison avant que le prochain parlement ne prenne le pouvoir et prenne une décision. La Bulgarie est sans parlement dans l’attente des élections anticipées, qui auront lieu le 2 avril prochain.
Mardi, les États membres de l’UE ont augmenté le financement de la Facilité européenne pour la paix à près de 8 milliards d’euros jusqu’en 2027. Dans le cadre de ce mécanisme, Kiev a reçu de l’aide à sept reprises depuis le début de la guerre en février dernier.
À la lumière de la visite de M. Breton, Kornelia Ninova, la dirigeante du Parti socialiste bulgare (Bulgarska sotsialisticheska partiya, BSP), un parti russophile, a attaqué le président Rumen Radev pour avoir vraisemblablement changé sa position sur l’envoi d’armes à l’Ukraine.
Mme Ninova a cité M. Radev, qui avait déclaré au début de l’année que « fournir une aide militaire à l’Ukraine, c’est comme éteindre un feu avec de l’essence ».
« Qu’est-ce qui vous a fait changer de position, Monsieur le Président ? » a-t-elle demandé.
Mme Ninova a également mis en garde M. Radev contre toute action qui pourrait impliquer la Bulgarie dans ce conflit, car il se heurterait à « la forte résistance de la majorité de la société bulgare ».
Mme Ninova était vice-première ministre et ministre de l’Économie dans le gouvernement de Kiril Petkov lorsque la guerre a éclaté. Déjà à l’époque, elle avait juré que son ministère n’autoriserait pas l’exportation « d’une seule munition » vers l’Ukraine.
Plus tard, M. Petkov a admis que la Bulgarie avait exporté des quantités record d’armes et de carburant diesel vers l’Ukraine, par le biais d’intermédiaires. Les représentants des autorités officielles de Kiev ont d’ailleurs ouvertement reconnu la contribution exceptionnelle de la Bulgarie à l’effort de guerre ukrainien.
Fake news
Après la visite de M. Breton, certains médias bulgares ont rapporté que ce dernier faisait pression sur le gouvernement de Sofia pour qu’il augmente la production de munitions et les exportations vers l’Ukraine.
Le centre de presse du Conseil des ministres a présenté une interprétation totalement différente de la visite, indiquant que la Bulgarie souhaitait simplement accroître la capacité de son industrie de défense et qu’elle accueillait favorablement le soutien de l’UE dans ce sens.
Le ministre bulgare de la Défense, Dimitar Stoyanov, a rejeté les affirmations selon lesquelles un nouvel accord était en cours de préparation pour la fourniture d’armements à l’Ukraine, les qualifiant d’« absolument manipulatrices ».
« La société devrait savoir ce que l’armée bulgare fournit à l’Ukraine, si elle le fait à l’avenir. Une telle décision doit être ratifiée par l’Assemblée nationale », a déclaré M. Stoyanov.
Les données publiques montrent que l’industrie bulgare de l’armement est principalement orientée vers l’exportation à destination de pays tels que l’Ukraine, qui utilisent des armes russes. L’année dernière, les exportations ont dépassé le milliard d’euros. À Sopot, les munitions sont produites selon les normes soviétiques.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]