« Européaniser » les campagnes électorales pour combattre l'extrême-droite ?
Les partis pro-UE perdent du terrain face à l’extrême droite eurosceptique car ils ne mettent pas suffisamment en avant les avantages concrets que présente l’Union pour ses citoyens dans leurs campagnes électorales, ont indiqué des analystes mercredi (5 juin).
Les partis pro-UE perdent du terrain face à l’extrême droite eurosceptique car ils ne mettent pas suffisamment en avant les avantages concrets que présente l’Union pour ses citoyens dans leurs campagnes électorales. C’est ce qu’ont observé des analystes lors d’un évènement du think tank Centre for European Policy Studies (CEPS) mercredi (5 juin).
Lors d’un débat organisé à Bruxelles par le CEPS, des experts ont souligné à plusieurs reprises l’absence presque totale de références à l’UE dans les campagnes des partis politiques traditionnels, avec peu ou pas de mention de leurs affiliations à des partis transnationaux ou de leurs activités au niveau de l’UE.
En revanche, les partis d’extrême droite semblent beaucoup plus enclins à évoquer le caractère transnational des élections ainsi que l’importance cruciale des politiques de l’Union pour les citoyens européens — tout en insistant sur l’impact aspect négatif que celles-ci auraient.
« L’européanisation [des campagnes électorales] est nécessaire et positive », a déclaré Philipp Schulmeister, directeur des campagnes au Parlement européen.
« C’est une discussion qui doit avoir lieu. Tant que nous [les groupes pro-UE] nous craindrons [d’aborder] cette discussion, ceux qui vont dans le sens de la souveraineté, de l’identité [et] de la renationalisation gagneront le débat parce qu’il n’y a pas de débat. »
Ilke Toygür, directrice au Global Policy Centre de l’Université IE et corédactrice d’un récent rapport sur la perception des élections européennes dans les États membres, a notamment invité les partis traditionnels à intensifier leur lutte contre les attaques fréquentes de l’extrême droite sur l’une des politiques phares de l’UE : le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal).
Selon elle, cela pourrait se faire en soulignant les effets du réchauffement climatique sur les citoyens, tels que les 40 degrés Celsius enregistrés au sud de l’Espagne au printemps cette année.
« Ce sont […] les groupes économiques défavorisés qui subissent le plus ces conséquences », a-t-elle affirmé.
Pour la période 2021-2027, le budget de l’UE contribuera à hauteur de 392 milliards d’euros d’investissements dans les économies des États membres via des fonds de cohésion détournés vers les régions les plus défavorisées de l’Union.
Toutefois, Ilke Toygür a prévenu qu’il y avait souvent une grande différence entre les questions discutées par les partis traditionnels au Parlement et les préoccupations des citoyens ordinaires.
« Les questions les plus importantes [pour les citoyens] concernent la crise du coût de la vie, la pauvreté et l’exclusion sociale », a-t-elle expliqué. « Mais lorsque vous venez à Bruxelles, les débats tournent principalement autour de la guerre en Ukraine, de la rivalité entre les États-Unis et la Chine, de la sécurité économique et de la compétitivité. »
« Si vous parlez à un citoyen ordinaire en Espagne de la rivalité des grandes puissances et de la manière dont l’Union européenne devrait “jouer le jeu”, cela ne le concerne pas », a expliqué Mme Toygür, affirmant que d’autres questions telles que le coût des denrées alimentaires de base devraient occuper une place beaucoup plus centrale dans les débats politiques.
Elle a également suggéré que l’une des conséquences de l’incapacité des partis traditionnels à « européaniser » correctement leurs campagnes est que de nombreux citoyens ignorent souvent le pouvoir que leurs partis élus peuvent exercer au niveau de l’UE.
Elle a notamment souligné que beaucoup d’Espagnols ne savent pas que le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) du Premier ministre Pedro Sánchez est actuellement le plus grand parti du deuxième plus grand groupe au Parlement européen, l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D).
« Je me demande vraiment combien de citoyens espagnols le savent », a-t-elle déclaré.
« Même en étant à la tête du groupe, même en jouant ce rôle de leader, [le PSOE] ne relie pas nécessairement son parti politique national au groupe [transnational], mais fait plutôt campagne sur des individus, comme des figures importantes du parti, et développe les campagnes sur ces individus concernant des questions nationales. »
À l’inverse, en République tchèque, le parti eurosceptique Liberté et démocratie directe (SPD) est la seule faction politique qui souligne à plusieurs reprises ses liens avec d’autres partis européens, explique Héctor Sánchez Margalef, chercheur au Barcelona Centre for International Affairs (CIDOB).
Le SPD, dont deux eurodéputés siègent dans le groupe d’extrême droite Identité et démocratie (ID) au Parlement européen, promeut fièrement ses liens avec Marine Le Pen, Matteo Salvini et Geert Wilders sur ses panneaux d’affichage, a souligné M. Margalef.
« Il est vrai que les partis traditionnels ont renoncé à mettre en avant la dimension transnationale [de l’élection] », a-t-il souligné.
Selon les dernières projections d’Euractiv, les groupes d’extrême droite tels que ID et les Conservateurs et Réformistes européens (CRE) devraient réaliser des gains importants lors des élections, le nombre de sièges d’ID devant passer de 59 à 69 et celui des CRE de 68 à 79.
En revanche, les grands perdants devraient être le groupe des Verts/ALE et le groupe libéral Renew. Ce dernier risque de perdre son statut de troisième groupe du Parlement au profit des CRE.
[Édité par Anne-Sophie Gayet et Anna Martino]