L’instabilité du marché est appropriée vis-à-vis des pays surendettés, selon un économiste
Hans-Werner Sinn, l’un des plus influents économistes allemands, a fustigé le recours excessif aux fonds européens pour aider les pays de la zone euro en difficulté. Il a expliqué lors d’un entretien accordé à EURACTIV France que cela dissuadait les pays d’entreprendre les réformes nécessaires et de réduire les prix et les salaires.
Hans-Werner Sinn, l’un des plus influents économistes allemands, a fustigé le recours excessif aux fonds européens pour aider les pays de la zone euro en difficulté. Il a expliqué lors d’un entretien accordé à EURACTIV France que cela dissuadait les pays d’entreprendre les réformes nécessaires et de réduire les prix et les salaires.
M. Sinn a notamment remis en question les prêts massifs accordés par la Banque centrale européenne (BCE) aux banques de la zone euro au cours des derniers mois. Il s'agissait en tout de 1000 milliards d'euros de prêts sur trois ans à un faible taux d'intérêt visant à apaiser les marchés financiers.
« Oui, bien sûr, et les marchés se sont calmés. Mais faut-il calmer les marchés ? Je ne suis pas de cet avis. Une certaine excitation des marchés est appropriée vis-à-vis des pays surendettés », a-t-il expliqué.
M. Sinn a argué que les taux d'intérêt que les gouvernements des économies en difficulté devaient payer devaient rester élever pour encourager les réformes et les réductions budgétaires. « Quand les écarts se sont creusés, les Italiens ont élu un autre gouvernement. Quand les écarts se sont redressés, les syndicats ont torpillé les réformes du marché du travail initiées par Mario Monti. »
Ces écarts représentent la différence entre ce que l'Allemagne et les autres pays de la zone euro doivent payer sur les marchés financiers pour contracter de nouveaux prêts. Ils ont recommencé à se creuser, ce qui laisse présager un renflouement de l'Espagne.
Pas d'euro-obligations
M. Sinn a rejeté l'idée des euro-obligations pour la même raison.
« Les [euro-obligations] entraîneraient une socialisation de la responsabilité et inciteraient les Etats à s'endetter davantage », a-t-il affirmé.
« Même les Américains ne disposent pas d'outils semblables. Chaque Etat doit émettre ses propres titres. Et s'il ne peut pas rembourser sa dette, il fait tout simplement faillite. La peur des spreads pousse les Etats à être prudents quand ils empruntent. »
M. Sinn s'est montré optimiste pour les pays confrontés à des coûts élevés de refinancement de la dette, soulignant qu'ils avaient dû payer des taux d'intérêt plus élevés dans les années 1980 et au début des années 1990. « Ces pays ne s'écrouleront donc pas sous le poids de la charge des intérêts. Nous nous sommes simplement habitués aux taux bas », a-t-il affirmé.
« Et même si le refinancement devient plus cher, ce que je ne nie pas, il ne faudra pas perdre de vue l'objectif premier, qui est de mettre en oeuvre les ajustements structurels nécessaires, qui entraînent une dévaluation réelle par une baisse des prix. »
La BCE ne devrait pas financer les gouvernements
M. Sinn refuse en bloc l'attribution d'un nouveau rôle à la BCE. Selon lui, elle a déjà été au-delà de son mandat légal et elle ne devrait pas financer les gouvernements. « La BCE ne doit pas remplacer le marché financier, sauf dans les cas d'extrême urgence, car cela entrave la déflation réelle nécessaire et empêche l'eurozone de revenir à l'équilibre », a-t-il expliqué.
La semaine dernière, le président français, Nicolas Sarkozy, a demandé qu'un débat soit lancé sur le rôle de la BCE en matière de croissance. Le parti socialiste dans l'opposition, dont le candidat, François Hollande, a remporté le premier tour des élections dimanche (22 avril), réclame depuis longtemps une réforme de la BCE.
Le mandat de la BCE, comme défini par le traité de Maastricht, est de garantir la stabilité des prix et de limiter l'inflation. La croissance et la création d'emplois sont donc des objectifs secondaires en ce qui la concerne.
M. Sinn a noté qu'elle pourrait tout de même apporter une aide à court terme à des pays comme l'Espagne. « Je n'exclurais pas d'octroyer des aides destinées à garantir la liquidité pendant un an, maximum deux. Mais plus n'est pas possible », a-t-il déclaré.
Il a en outre rejeté la possibilité que la BCE agisse comme un prêteur en dernier ressort pour les gouvernements européens dans le cas où ils ne seraient pas en mesure de se financer via le secteur privé : « L'argument du prêteur en dernier ressort implique que les contribuables d'un pays financent les banques d'un autre. Comment peut-on l'imaginer sérieusement ? »
Selon M. Sinn, cela demeurera impossible tant que l'UE ne sera pas un « Etat nation européen ».
L'argent de l'UE a détruit la compétitivité des pays
M. Sinn a argué que l'argent facile de l'UE avait mené à une hausse des salaires et des prix dans les pays européens de la périphérie, malgré l'inadéquation de leur productivité. « Les cadeaux financiers détruisent la compétitivité d'un pays. Ces transferts d'argent empêchent la baisse des prix, font augmenter les importations et portent atteinte à la compétitivité des exportations », a-t-il martelé.
« Le ministre grec Michalis Chrysodois a très justement dit, dans une interview publiée par le Frankfurter Allgemeine Zeitung, que l'industrie exportatrice de la Grèce avait été détruite par les aides européennes. »
La solution favorisée par l'Allemagne et la Commission européenne est la déflation, une réduction généralisée des salaires et des prix, jusqu'au retour à la compétitivité des pays périphériques. Peu de progrès ont cependant été réalisés en ce sens.
En réaction à l'annonce que l'Espagne reviendrait sur les réductions budgétaires prévues et pourrait avoir besoin d'un renflouement de l'UE, il a déclaré : « Si l'Espagne ne met pas en oeuvre ce programme d'austérité, la déflation nécessaire n'aura pas lieu. Goldman Sachs a calculé que le pays devait dévaluer de 20 % pour redevenir compétitif. »
L'économiste a ajouté qu'il faudrait du temps pour que cela se mette en place : « L'Allemagne, par exemple, a mis 13 ans pour regagner sa compétitivité par la déflation. L'Espagne a seulement dévalué de 1 % depuis le début de la crise, ce qui n'est presque rien. »
L'Espagne enregistre actuellement un taux de chômage de plus de 22 % et la moitié des jeunes sont sans emploi.
La Grèce souffre au sein de la zone euro
M. Sinn a affirmé que l'euro était néfaste à la Grèce, car sans pouvoir se prêter à une dévaluation, il sera impossible au pays de réduire les salaires et les prix suffisamment pour devenir compétitif. « Pour y parvenir, ils devraient devenir 30 % moins chers, selon les calculs faits par Goldman Sachs et l'institut Ifo ».
Il a ajouté que le défaut de paiement de la Grèce ne serait pas catastrophique : « L'industrie financière dramatise la situation pour avoir le temps de revendre les titres de l'Etat grec.
Si le pays sortait de la zone, rien ne s'écroulerait, sauf quelques portefeuilles privés. Tout le monde s'est déjà préparé à cette éventualité. »