La diplomatie chinoise s'interroge face à l’annexion de la Crimée

La Chine désapprouve les sanctions euro-américaines prises contre Moscou et appelle à une politique mesurée afin de ne pas isoler la Russie. Pour autant, elle ne soutient pas l'annexion russe de la Crimée.

EURACTIV.fr
China-EU flag montage. [Shutterstock]
China-EU flag montage. [Shutterstock]

La Chine désapprouve les sanctions euro-américaines prises contre Moscou et appelle à une politique mesurée afin de ne pas isoler la Russie. Pour autant, elle ne soutient pas l’annexion russe de la Crimée.

La visite historique du président chinois Xi Jiping en France se poursuit, lundi 31 mars, par une visite à Bruxelles. Jamais un dirigeant chinois n’avait rendu visite aux institutions européennes. Et alors que cette rencontre historique se rapproche, l’ambassadeur de la République populaire auprès de l’UE a réitéré la position de Pékin vis-à-vis de la crise ukrainienne.

Une question qui pourrait ressurgir lors de la venue de Xi Jinping.

« Si tant est qu’elle soit abordée », précise toutefois l’ambassadeur. En France, les questions économiques ont éclipsés les sujets politiques. Le président Hollande a brièvement évoqué le fait que la France était attachée aux droits de l’homme dans un discours, sans évoquer la question de la peine de mort par exemple.

Le sujet ukrainien fait l’objet d’une politique à double face de la part de Pékin, qui observe les sanctions prises par les Européens et les Américains.

« Nous comprenons le sens de vos actions, mais nous pensons que la bonne façon d’aborder ce problème particulièrement ardu est le dialogue politique et la consultation. Nous espérons que toutes les parties impliquées vont opter pour ces voies, qu’elles ne vont pas continuer à alimenter les tensions, mais au contraire les désamorcer. Enfin, nous ne croyons pas que des sanctions vont permettre d’atteindre les objectifs escomptés », a déclaré l’ambassadeur Yang Yanyi devant la presse le 26 mars, lors d’une rencontre à Bruxelles.

Anastas Vangeli, spécialiste des relations entre l’UE et la Chine, a expliqué pour sa part que les Européens étaient absolument déterminés sur la question ukrainienne. Selon lui, les dirigeants de l’UE vont mettre la crise de Crimée en tête du calendrier politique internationale. Mais, le président chinois pourrait avoir des réticences à aller plus en avant sur la question, comme il a pu l’être lors de sa rencontre avec Barack Obama, a expliqué le chercheur à EURACTIV.

La Chine, dans le camp russe malgré elle

Même si la Chine n’approuve pas le principe des sanctions, elle ne fera rien pour aller contre, a expliqué de son côté Jonathan Holslag, spécialiste des relations UE-Chine à l’Université libre de Bruxelles (ULB).

À ses yeux, le message de l’exécutif chinois sera un appel à la retenue et au dialogue. La Chine insiste sur la nécessité pour la communauté internationale de ne pas encore plus isoler la Russie, ce qui pourrait pousser le Kremlin à prendre des décisions inconsidérées.

Et c’est bien l’imprudence russe qui a poussé Pékin à prendre ses distances de Moscou après que l’annexion de la Crimée. « Dans les coulisses, les représentants chinois sont extrêmement critiques vis-à-vis de ce qu’a fait la Russie », a affirmé l’universitaire. « De façon informelle, les Chinois ont des échanges très directs avec leurs amis moscovites », a-t-il précisé.

Pour Pékin, l’intervention russe dans le sud de la Crimée a mis le pays partenaire dans une situation inextricable vis-à-vis des Occidentaux. La décision russe aura un coût diplomatique certain selon Jonathan Holslag.

Cependant, l’Occident ne doit pas attendre de la Chine qu’elle vienne rejoindre le camp occidental pour autant, et ce, pour de nombreuses raisons. Premièrement, la Chine nourrit une profonde méfiance à l’égard des États-Unis. Les intentions américaines dans le Pacifique et au niveau mondial pèsent encore bien plus lourd que le forfait moscovite dans le positionnement chinois sur la scène internationale.

Tant que les tensions persistent entre les États-Unis et la Chine dans le Pacifique, la Chine restera aux côtés de son partenaire russe. La Russie reste en effet le seul allié stratégique fiable quand il s’agit de serrer les points face à un adversaire commun, explique le chercheur. La crise syrienne est exemplaire, selon lui, et montre l’attitude diplomatique de l’Empire du Milieu sur les questions qui oppose l’Occident, notamment les États-Unis, au reste du monde.

La Russie sur la sellette

La diplomatie silencieuse menée par la Chine quant à la crise ukrainienne ne signifie en aucun cas que Pékin craigne les possibles décisions de son voisin russe par rapport aux régions qui lui sont limitrophes, en l’occurrence, là où des minorités russes importantes existent.

Jonathan Hoslag estime que la Chine verrait d’un très mauvais œil si la Russie poursuivait son avancée jusqu’à la Transnistrie en Europe orientale. En effet, elle partage une région avec la Russie, à savoir l’Asie centrale, qui présente une géographie des minorités très complexe. La Russie pourrait être tentée d’étendre son influence dans la région par l’intermédiaire de son projet d’union douanière.

La Chine craint toute forme de déstabilisation et de menace dans les régions limitrophes qui pourrait porter atteinte à la sécurité nationale, c’est-à-dire tout évènement qui pourrait sous-tendre une intervention américaine. Ce que la Chine veut absolument éviter.

L’attitude prudente de l’exécutif chinois ne peut être considérée comme une forme d’acquiescement de l’action russe. Les Chinois restent très méfiants quant aux conséquences induites par l’annexion russe sur la géopolitique internationale.

Ceci pourrait expliquer pourquoi la reconnaissance officielle de l’annexion de la Crimée reste hors de question.

« Jusqu’à aujourd’hui, sans aucune exception, la Chine s’est opposée à toute intervention étrangère et à toute violation de la souveraineté, à toute violation du droit international, ainsi qu’à toute sécession.

Dans cette perspective, il y a très peu de chances que les Chinois reconnaissent un jour l’indépendance de la Crimée, explique Anastas Vangeli.

Mais la position chinoise est susceptible d’évoluer.

Jonathan Holslag affirme qu’une éventuelle reconnaissance de l’annexion russe serait un signal important.

Une telle décision provoquerait une grande agitation parmi les nations aux alentours de la République populaire, a-t-il précisé. Car l’expansionnisme chinois inquiète au plus haut point, a expliqué le chercheur de l’ULB.

Anastas Vangeli a cependant fait remarquer que des exceptions existaient : par exemple, le gouvernement chinois a reconnu le Sud-Soudan en 2011.