La famille dysfonctionnelle de l'UE trouve un ennemi commun
EXCLUSIF : La médiatrice européenne Teresa Anjinho a promu son chef de cabinet au poste le plus élevé de la fonction publique, selon un e-mail interne consulté par mes collègues Eddy Wax et Elisa Braun.
Bienvenue dans Rapporteur. Je suis Nicoletta Ionta, avec Eddy Wax à Bruxelles.
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À savoir :
- CFP : les principaux groupes politiques du Parlement s’unissent contre le plan de dépenses de 2 000 milliards d’euros d’Ursula von der Leyen
- Espagne : Pedro Sánchez nie toute malversation lors de l’enquête du Sénat et accuse ses opposants de « diffamation »
- Climat : le Danemark cherche à convaincre la France, la Pologne et l’Italie sur l’objectif de réduction des émissions de l’UE pour 2040
NB : Les articles d’Euractiv en français sont à lire ici.
Bruxelles en un coup d’œil
Ils se disputent, se poignardent dans le dos, supportent à peine de se trouver dans la même pièce. Mais aujourd’hui, la famille la plus dysfonctionnelle d’Europe a trouvé un ennemi commun : le brillant plan budgétaire de 2 000 milliards d’euros d’Ursula von der Leyen.
Le Parti populaire européen, le S&D, Renew Europe et les Verts – oui, ces quatre partis qui ne sont d’accord sur presque rien – ont signé jeudi une lettre commune menaçant de bloquer les négociations si sept changements majeurs n’étaient pas apportés. Dans un Parlement qui ne parvient pas à s’entendre sur les questions de migration, de climat ou de défense, il y a une chose qui les unit : leur haine de ce CFP.
Leur négociateur en chef, Siegfried Mureșan, a déclaré que la majorité au Parlement serait si large que la Commission pourrait difficilement continuer à défendre sa proposition. Une situation rare, en effet.
Pour von der Leyen, c’est un casse-tête politique. Une rébellion de sa propre coalition centriste – l’alliance même qui l’a portée aux élections européennes et lui a assuré un second mandat – qui témoigne d’une lassitude croissante à l’égard du style autoritaire de la Commission.
Au cœur du conflit se trouve la proposition de fusionner les subventions régionales et agricoles en « plans de partenariat nationaux et régionaux » d’une valeur de 865 milliards d’euros. Les dirigeants régionaux, les agriculteurs et les ministres perdent collectivement la tête, et même les initiés de Bruxelles admettent que cela pourrait mal tourner.
Les quatre groupes font pression pour que la politique agricole commune – conçue pour garantir une concurrence loyale entre les agriculteurs de l’UE – reste distincte des fonds de cohésion, tout en demandant que le Parlement joue un rôle plus important dans l’approbation et la révision des plans de dépenses des États membres.
Le Parlement fait valoir son pouvoir avant une date butoir : le 12 novembre, lorsque les députés européens se réuniront pour un débat en plénière à Bruxelles.
Un porte-parole de la Commission a déclaré qu’elle était « prête à écouter le Parlement et le Conseil » et a qualifié la situation actuelle d’« échange constructif ». Il a toutefois refusé de commenter les détails de la liste de souhaits du Parlement.
Même le groupe ECR, de droite, s’est exprimé, mais pour des raisons très différentes. Alors que l’alliance centriste estime que le plan donne trop de pouvoir aux capitales nationales, les conservateurs se plaignent qu’il en laisse trop entre les mains de Bruxelles.
Dans une lettre consultée par Rapporteur et envoyée jeudi au président de la Commission, le groupe ECR a également appelé à des changements, s’opposant à l’idée de fusionner les fonds de cohésion et agricoles en un seul plan national. Personne n’est fan.
« Le Parlement européen joue avec le feu », a déclaré un diplomate européen, avertissant que la rébellion du Parlement contre la Commission pourrait facilement compromettre le fragile équilibre des négociations sur le CFP. Pour une fois, les chefs de groupe sont tous sur la même longueur d’onde.
Qui contrôle le médiateur ?
La médiatrice européenne Teresa Anjinho fait l’objet de critiques après avoir promu son chef de cabinet au poste de secrétaire général, la plus haute fonction administrative du bureau.
Selon un courriel interne consulté par Euractiv, Mme Anjinho, ancienne politicienne portugaise de centre-droit en poste depuis huit mois, a informé jeudi son personnel qu’elle avait proposé le poste à Lampros Papadias, un avocat grec qui occupe actuellement le poste de chef de cabinet.
« Pour le nouveau médiateur, je ne pense pas que ce soit une bonne chose », a déclaré un ancien membre du personnel, qualifiant cette décision de « jour très triste pour l’État de droit dans l’administration de l’UE ».
L’UE peut-elle même adopter un objectif climatique pour 2040 ?
Les Danois, qui assurent actuellement la présidence tournante du Conseil de l’UE, ont convoqué ce matin des envoyés afin de négocier un compromis avant la réunion des ministres de l’environnement prévue mardi. Leur objectif : surmonter la minorité de blocage menée par la France, la Pologne et l’Italie.
Dans le cadre du système de vote pondéré en fonction de la population de l’UE, ces trois pays peuvent bloquer tout accord. Et ils sont plutôt mécontents de l’objectif proposé de réduction des émissions de 90 %, selon mon collègue Nikolaus J. Kurmayer.
Les ministres de l’Environnement doivent décider de deux chiffres : le niveau d’externalisation des émissions qui sera autorisé (des pays comme l’Allemagne se sont engagés à 3 % dans leur accord de coalition) et la date à laquelle le mécanisme devrait entrer en vigueur.
Pour rendre l’accord plus acceptable, selon un projet consulté par Euractiv, les Danois ont proposé de réviser l’objectif tous les deux ans, en permettant des ajustements à la baisse si la mise en œuvre s’avère trop contraignante, tout en promettant un soutien supplémentaire à l’industrie et aux agriculteurs.
Hors agenda
Un diplomate européen a déclaré à Rapporteur que le trilogue prévu sur la directive anti-corruption de l’UE avait été reporté, ce qui signifie que le dossier ne sera finalement pas examiné en novembre. Malgré les espoirs antérieurs de relancer les discussions, les divergences sur la question de la criminalisation de l’« abus de fonctions » restent trop profondes pour être surmontées. Ce revers plonge la directive, déjà controversée, dans une incertitude encore plus grande, les responsables avertissant qu’elle pourrait être complètement abandonnée si aucune avancée n’est réalisée avant la fin de l’année.
À l’ordre du jour
La Commission européenne devait publier avant le 15 octobre sa première évaluation identifiant les pays de l’UE soumis à une pression migratoire et déterminant les contributions de chacun dans le cadre du « fonds de solidarité » prévu par le nouveau pacte sur les migrations. Ce mécanisme permet de décider si les pays doivent relocaliser les demandeurs d’asile, apporter une contribution financière ou fournir d’autres types d’aide.
Mais la publication a été reportée, comme annoncé lors du Conseil des affaires intérieures de ce mois-ci, un retard qui souligne la sensibilité politique entourant le rapport. Plusieurs sources suggèrent désormais que le document tant attendu pourrait enfin voir le jour la semaine prochaine.
Soulagement pour l’Europe dans le domaine des métaux
Les responsables européens et chinois tiennent aujourd’hui des discussions « techniques » à Bruxelles, avec en tête de l’ordre du jour les contrôles à l’exportation de Pékin sur les terres rares stratégiquement cruciales.
Les restrictions les plus sévères imposées par la Chine sur les métaux, qui ont porté un coup dur à la base industrielle européenne, semblent avoir été suspendues à la suite de la rencontre « extraordinaire » entre Donald Trump et Xi Jinping jeudi dernier.
Les responsables européens ont toutefois adopté un ton prudent. « Nous devons encore comprendre exactement ce que les discussions entre les autorités américaines et chinoises vont donner en termes de terres rares », a déclaré hier la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde.
On ne sait toujours pas ce que donnera la réunion de vendredi. En effet, selon un porte-parole de la Commission, il n’est pas encore certain que Bruxelles publiera un communiqué officiel.
En terrain inconnu
Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a récemment annoncé son intention d’organiser une réunion multilatérale des pays de la Méditerranée orientale afin d’aborder les différends maritimes en cours, comme le rapporte mon collègue Sarantis Michalopoulos.
Cependant, compte tenu de la complexité et de l’instabilité de l’une des régions les plus sensibles au monde, l’optimisme reste limité. M. Mitsotakis espère réunir Chypre, l’Égypte, la Turquie et la Libye afin de trouver des solutions aux désaccords de longue date concernant les zones maritimes cruciales pour l’exploration gazière et pétrolière.
Les États-Unis recherchent depuis longtemps la stabilité régionale, tandis que pour l’Europe, les enjeux sont encore plus importants : les ressources énergétiques potentielles pourraient faire progresser l’objectif de l’UE en matière d’autonomie stratégique accrue.
Les Capitales
PARIS 🇫🇷
À une très faible majorité (185 voix contre 184), l’Assemblée nationale française a soutenu une résolution du Rassemblement national (RN) d’extrême droite demandant l’abrogation des accords franco-algériens de 1968 sur l’immigration. Ce vote non contraignant, première initiative du RN à être adoptée, a été salué par Marine Le Pen comme « historique ». Les députés de gauche et du centre ont crié au scandale, reprochant à Emmanuel Macron son absence de majorité et accusant le centre-droit de s’être rangé du côté de l’extrême droite pour démanteler les droits de résidence spéciaux des Algériens.
ROME 🇮🇹
Jeudi, le Sénat italien a adopté une réforme constitutionnelle divisant les carrières des juges et des procureurs, un changement longtemps souhaité par feu Silvio Berlusconi et au cœur du programme de Giorgia Meloni. Approuvée en quatrième et dernière lecture, la mesure ne dispose pas de la majorité qualifiée nécessaire pour entrer automatiquement en vigueur et fera l’objet d’un référendum au printemps prochain. Meloni a salué ce vote comme « une étape historique », tandis que ses opposants ont averti qu’il s’agissait d’une « prise de pouvoir » susceptible de porter atteinte à l’indépendance du pouvoir judiciaire.
MADRID 🇪🇸
Sous le feu des critiques lors d’une enquête du Sénat, Pedro Sánchez a déclaré jeudi avoir reçu de petits paiements en espèces de la part de son parti socialiste – des « dépenses anecdotiques », selon lui, qui n’ont jamais dépassé 1 000 euros. M. Sánchez a rejeté les allégations de corruption et a défendu sa femme et son frère, tous deux sous le coup d’une enquête, en affirmant que les finances du PSOE étaient transparentes. Le Parti populaire, qui contrôle le Sénat, a convoqué Sánchez pour des allégations de pots-de-vin impliquant des appels d’offres publics truqués qui ont mis en cause d’anciens ministres et hauts responsables du parti. Il a accusé le PP de transformer le Sénat en une « machine à salir ».
LISBONNE 🇵🇹
Le Portugal, l’Espagne et la Commission européenne se sont mis d’accord sur les mesures à prendre pour achever la liaison ferroviaire Lisbonne-Madrid d’ici 2030, réduisant ainsi la durée du trajet entre les deux capitales à environ cinq heures, selon le ministère des Infrastructures. Une liaison à grande vitesse réduisant le trajet à trois heures est prévue pour 2034. Le commissaire européen aux transports, Apostolos Tzitzikostas, a salué ce projet comme « un exemple remarquable » des ambitions ferroviaires de l’Europe, soulignant que Bruxelles avait déjà accordé 235 millions d’euros.
LA HAYE 🇳🇱
Le Mouvement des agriculteurs-citoyens est confronté à de lourdes pertes, avec une chute prévue de sept à quatre sièges après son bref passage au sein d’un gouvernement de coalition. Fondé lors des manifestations agricoles de 2019, le parti s’est élevé en promettant de protéger l’agriculture des règles de l’UE, mais bon nombre de ses projets nationaux ont été bloqués avant l’effondrement de la coalition. Un gouvernement centriste pourrait relancer les réductions obligatoires du cheptel, menaçant l’une des principales promesses du parti populiste.
PRAGUE 🇨🇿
Tomio Okamura, un homme politique tchèque d’extrême droite soutenu par le parti ANO d’Andrej Babiš, est sur le point de devenir président de la Chambre des députés après que ses alliés ont soutenu sa nomination. Son bloc, formé à la suite des élections des 3 et 4 octobre, détient une faible majorité. Précédemment déchu de son immunité parlementaire pour avoir utilisé du matériel de campagne raciste, Okamura l’a retrouvée après sa réélection. Ses détracteurs avertissent que sa nomination pourrait nuire à l’image internationale du pays, mais sa victoire semble pratiquement assurée.
RIGA 🇱🇻
La Lettonie a voté en faveur de la sortie de la convention européenne sur la violence à l’égard des femmes, l’un des partenaires de la coalition de la Première ministre Evika Siliņa s’étant rangé du côté de l’opposition pour faire adopter le retrait par le Parlement. Cette décision a défié à la fois Mme Siliņa et le président, et a relancé le débat sur la question de savoir si les définitions de genre de la Convention d’Istanbul vont trop loin.
VARSOVIE 🇵🇱
Le Premier ministre Donald Tusk et son homologue lituanienne Inga Ruginienė ont convenu que la Pologne rouvrirait ses postes-frontières avec la Biélorussie « vers la mi-novembre », a déclaré jeudi le porte-parole du gouvernement polonais Adam Szłapka. M. Szłapka a précisé que la réouverture était prévue depuis longtemps, mais que la Lituanie avait fait part de ses inquiétudes lors de discussions avec M. Tusk au sujet de la montée des tensions le long de sa propre frontière.
VILNIUS 🇱🇹
La Lituanie a brièvement fermé l’aéroport de Vilnius jeudi en raison de ballons volant à proximité, ce qui, selon elle, constituait la sixième violation de son espace aérien ce mois-ci. Les autorités soupçonnent des passeurs et accusent la Biélorussie de ne pas agir, alors que les tensions s’intensifient entre les deux pays voisins. Le président biélorusse Alexandre Loukachenko a qualifié la réaction de la Lituanie de « supercherie insensée » et a accusé l’Occident de mener une guerre hybride.
STOCKHOLM 🇸🇪
Emma Wiesner, députée européenne libérale suédoise du Parti du centre, a annoncé qu’elle allait abandonner X, reprochant à la plateforme de médias sociaux le ton toxique des débats publics. « Vous hésitez à écrire ce que vous voulez, les gens vous traitent de moche et de grosse », a-t-elle déclaré, décrivant un climat politique qui l’avait rendue « plus cynique et amère ». Sa décision intervient après la démission, il y a deux semaines, de la dirigeante du Parti du centre, Anna-Karin Hatt, suite à des harcèlements et des menaces.
BRATISLAVA 🇸🇰
Une tempête sur les réseaux sociaux a éclaté cette semaine en Slovaquie à la suite d’allégations selon lesquelles le gouvernement aurait imposé une limitation de vitesse aux piétons. En réalité, la nouvelle règle, qui fait partie d’un amendement au code de la route qui entrera en vigueur en 2026, limite à 6 km/h la vitesse des cyclistes et des utilisateurs de trottinettes électriques sur les trottoirs afin d’améliorer la sécurité des piétons. La police et le groupe de cyclistes Cyklokoalícia ont souligné qu’elle « n’interdit pas de courir pour attraper le bus ».
Egalement sur Euractiv
La présidence danoise renonce au « contrôle des discussions »
Le Danemark a assoupli sa position sur la proposition controversée de l’UE relative aux abus sexuels sur les enfants, abandonnant son soutien à une disposition qui permettrait d’imposer des ordonnances de détection obligatoires aux plateformes en ligne au profit d’un scan volontaire, a déclaré le ministre de la Justice Peter Hummelgaard.
Ce compromis vise à relancer les discussions au sein du Conseil sur cette réglementation, longtemps critiquée par les défenseurs de la vie privée comme une forme de « contrôle des discussions ».
Frontières, goulots d’étranglement et bureaucratie : les obstacles au déplacement des troupes de Lisbonne à Lviv
Sur le papier, un char peut se rendre de Lisbonne à Kiev en moins de deux jours. En réalité, les défenses de l’Europe sont bloquées à ses propres frontières, où les autorisations diplomatiques, les tampons douaniers et les délais d’attente de 45 jours font des armées du continent les otages de sa bureaucratie. La solution proposée par Bruxelles permettra de déterminer si l’Europe est capable de réagir aussi rapidement que les menaces qui l’entourent.
Agenda
📍 Šefčovič rencontre le ministre italien des Affaires étrangères Antonio Tajani à Rome
📍 Dombrovskis participe au deuxième dialogue sur la mise en œuvre du plan de relance
Editeurs : Nicoletta Ionta, Eddy Wax, Christina Zhao, Sofia Mandilara
Contributeurs : Elisa Braun, Thomas Møller Nielsen, Jacob Wulff Wold, Nikolaus J. Kurmayer, Maria Simon Arboleas, Sarantis Michalopoulos, Alessia Peretti, Charles Szumski, Aleksandra Krzysztoszek, Natália Silenská, Inés Fernández-Pontes, Aneta Zachová