La politique étrangère symbolique de l'Europe
Bienvenue dans Rapporteur, la newsletter anciennement baptisée Les Capitales. Je m’appelle Eddy Wax et je suis accompagné de Nicoletta Ionta à Bruxelles. Chaque jour, nous vous tiendrons informés des actualités qui façonnent l’UE et la politique européenne.
À savoir :
- Gaza : le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie reconnaissent l’État palestinien.
- Commission : l’interview d’Ursula von der Leyen dans huit journaux s’avère avoir été préparée à l’avance.
- Ukraine : les incursions de drones russes relancent les discussions au sein de l’UE sur la création d’une zone d’exclusion aérienne.
Mais tout d’abord, nous nous intéressons à une manœuvre de politique étrangère qui se déroule outre-Atlantique…
Bruxelles en un coup d’oeil
Les hauts responsables de l’UE se rendent à New York cette semaine pour l’Assemblée générale des Nations unies, apportant avec eux une initiative diplomatique forte en symbolisme : la reconnaissance de la Palestine.
La France a annoncé son intention d’aller de l’avant, rejoignant ainsi le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie, qui ont agi ce week-end. Lors d’une conférence des dirigeants mondiaux qui se tient aujourd’hui, plusieurs Etats membres de l’UE – dont le Luxembourg, Malte, la Belgique et le Portugal – devraient emboîter le pas, adressant ainsi une réprimande à Israël, même si celle-ci n’aura que peu d’impact concret.
La Palestine n’a pas de frontières établies ni de gouvernement unique. Et alors qu’Israël envahit Gaza, le territoire est en ruines, sa population souffre de la faim et reste sous le contrôle du Hamas. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, fermement soutenu par Washington, a fondé sa politique sur le rejet précis de cette souveraineté.
La solution à deux États faisant déjà l’objet d’un consensus dans une grande partie de l’Europe et au-delà, la question est de savoir si la reconnaissance change quelque chose.
Pour Ofer Bronchtein, conseiller d’Emmanuel Macron pour le Proche-Orient, c’est le cas. Dans une interview accordée à mon collègue Laurent Geslin à Paris, il a qualifié cette décision de « petit tsunami diplomatique ». Emmanuel Macron a fait valoir que le cadre de la solution à deux États va à l’encontre des objectifs du Hamas et qu’il est nécessaire de le revitaliser si Israël veut éviter le statut de paria.
Dans une récente interview à CBS, il a souligné que la France n’ouvrirait pas d’ambassade en Palestine tant que les otages israéliens ne seraient pas libérés, soulignant ainsi le délicat exercice d’équilibre auquel se livre Paris. Il a également appelé à isoler le Hamas tout en condamnant la campagne israélienne à Gaza comme excessive.
À ce jour, 25 Etats membres de l’UE – dont l’Allemagne, mais pas la République tchèque et la Hongrie – se sont joints à une déclaration menée par la France et l’Arabie saoudite appelant à la création de deux États et déclarant que le Hamas ne doit pas gouverner Gaza. Pourtant, la reconnaissance par de nombreux pays cette semaine, célébrée par le Hamas, n’est pas subordonnée à l’abandon du pouvoir par le Hamas.
Cette initiative intervient alors que le rôle de l’Europe sur la scène mondiale semble de plus en plus réduit. Les dirigeants européens prononcent des discours grandiloquents et font des gestes symboliques, mais ils sont absents des tables de négociation sur Gaza et l’Ukraine. L’UE est également restée les bras croisés malgré les multiples incursions russes dans son espace aérien ces dernières semaines. En revanche, la Turquie a abattu un avion russe en 17 secondes en 2015.
Pendant ce temps, le bloc a à peine commencé à mettre en œuvre le plan de relance économique de Mario Draghi. Ursula von der Leyen a rejeté la responsabilité sur d’autres institutions de l’UE, a proposé des mesures à l’encontre d’Israël qui ont peu de chances d’être adoptées et a signé un accord commercial qui lie plus étroitement le continent à l’énergie américaine.
Les discours sur l’indépendance européenne sonnent de plus en plus creux. La dernière interview d’Ursula von der Leyen, une série de questions-réponses écrites semblait emblématique de ce recul.
Comme pour les garanties de sécurité insaisissables pour l’Ukraine, les déclarations de l’Europe sur le Proche-Orient sont bruyantes mais largement déconnectées des réalités de la guerre.
L’interview qui n’a pas eu lieu
Contrairement à Donald Trump, qui s’en prend presque quotidiennement à la presse, Ursula von der Leyen préfère les courtes vidéos ou les tribunes libres soigneusement choisies. Les conférences de presse et les interviews sont rares.
C’est donc avec surprise que huit grands journaux, dont Die Welt, El País et Le Figaro, ont publié ce week-end ce qu’ils ont qualifié d’interview « exclusive » avec elle. La Leading European Newspaper Alliance revendique plus de 90 millions de lecteurs en ligne et se vante que ses journalistes « mènent régulièrement des interviews avec des personnalités politiques de premier plan ».
Mais seul Le Soir a révélé les coulisses de cette affaire. Comme l’explique la journaliste Agathe Decleire, les journaux ont « mis tout leur poids » pour obtenir un entretien avec Ursula von der Leyen, mais Bruxelles a imposé des conditions : pas de rencontre en personne, uniquement des questions écrites soumises à l’avance, puis des réponses rédigées par l’équipe de communication d’Ursula von der Leyen sans possibilité de modification.
Ce format « maniaque du contrôle », a écrit Le Soir, rendait impossible de poser des questions complémentaires ou de s’écarter du jargon de la Commission. Pour ajouter l’insulte à l’injure, l’exécutif européen a bouleversé les plans des journaux en envoyant son accord 24 heures plus tard que prévu.
Rapporteur a appris que la liste des questions avait été réduite de 18 à 15, après des mois de discussions. La séance de questions-réponses n’a donné lieu à aucune annonce, mais tous les journaux ont quand même publié leur article.
En échange, les huit journaux – dont deux suisses, qui ne font donc même pas partie des médias de l’UE – ont bénéficié d’un autre type de rencontre : un déjeuner privé mercredi dernier au Berlaymont avec Ursula von der Leyen et leurs PDG, rédacteurs en chef et éditeurs – mais pas leurs journalistes. Cette réunion, qui ne figurait pas dans l’agenda officiel de la présidente de la Commission, a été présentée comme officieuse.
Faut-il fermer l’espace aérien ?
Les drones russes qui s’égarent en Pologne et en Roumanie ont relancé les appels en faveur d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine, mais les alliés restent divisés.
Bruxelles et les capitales de l’Est testent plutôt des mesures plus modestes, allant du financement de dispositifs anti-drones à un projet de « mur anti-drones », rapporte Aurélie Pugnet dans Firepower, la newsletter quotidienne d’Euractiv consacrée à la défense.
Les capitales rejettent la taxe sur le tabac pour le budget de l’UE
122 milliards d’euros sont en jeu alors que les Etats membres de l’UE s’opposent au projet de la Commission de financer son prochain budget par de nouvelles taxes sur le tabac et les entreprises, rapporte Jacob Wulff Wold.
La proposition de taxe sur les ressources des entreprises en Europe (CORE), qui prévoit un prélèvement pouvant atteindre 0,1 % du chiffre d’affaires net des grandes entreprises, a été vivement critiquée par l’Allemagne et d’autres pays, qui la jugent potentiellement illégale et nuisible à la compétitivité. Environ 14 pays ont rejeté catégoriquement la taxe sur le tabac, arguant que les recettes de l’UE devraient apporter une valeur ajoutée plutôt que de simplement transférer des fonds provenant des budgets nationaux.
Les Capitales
BERLIN 🇩🇪
Un nouveau sondage d’opinion place l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême droite, au coude à coude avec les chrétiens-démocrates de Friedrich Merz, chacun soutenu par 26 % des électeurs. Ce résultat, qui intervient quelques jours après la montée en puissance de l’AfD en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, l’État le plus peuplé du pays, indique que l’ascension du parti ne se limite plus à l’est et qu’il pourrait représenter un défi durable pour les partis traditionnels allemands bien avant les prochaines élections fédérales de 2029.
PARIS 🇫🇷
Michel Barnier, le Premier ministre le plus éphémère de la Ve République, semble prêt à faire son retour à l’Assemblée nationale un an après avoir été censuré. Lors d’une élection partielle à Paris, le vétéran des Républicains a recueilli environ 45 % des voix, loin devant la candidate socialiste, Frédérique Bredin, qui a obtenu 31 % des suffrages. La course dans la deuxième circonscription, qui couvre les 5e et 7e arrondissements, fait suite à l’annulation de la victoire du macroniste Jean Laussucq pour violation des règles de financement électoral. Un second tour est prévu le 28 septembre.
ROME 🇮🇹
L’Italie envisage à nouveau un accord de 1,5 milliard d’euros avec Starlink, la société d’Elon Musk, son représentant Andrea Stroppa prédisant qu’un accord est inévitable. Une étude gouvernementale, rapportée par il Fatto Quotidiano, a conclu que l’Italie et l’UE ne disposaient pas d’alternatives viables au réseau satellite d’Elon Musk, le jugeant supérieur au projet Iris2 de l’Union. Ce projet, longtemps resté en suspens en raison de préoccupations liées à l’autonomie stratégique, semble désormais remis sur les rails.
MADRID 🇪🇸
Dimanche, le Premier ministre Pedro Sánchez a accusé l’ancien leader conservateur José María Aznar d’ignorer ce qu’il a qualifié de « barbarie » d’Israël à Gaza, après que José María Aznar l’ait accusé d’exploiter le conflit pour détourner l’attention des problèmes intérieurs. Alors que la guerre des mots faisait rage, le ministre espagnol des Affaires étrangères s’est rendu à New York pour dévoiler les propositions de la capitale sur la fin des guerres en Ukraine et au Proche-Orient à l’ONU.
LA HAYE 🇳🇱
Les politiciens néerlandais de tous bords se sont unis ce week-end pour condamner les violences commises par des émeutiers d’extrême droite dans la capitale, où une manifestation anti-immigration a dégénéré avec le blocage d’une autoroute, l’incendie d’une voiture de police et le vandalisme des bureaux du parti libéral D66. Son leader, Rob Jetten, a qualifié les émeutiers de « racaille », Dilan Yeşilgöz du VVD et le Premier ministre par intérim Dick Schoof ont également dénoncé les attaques, et même le leader d’extrême droite du PVV, Geert Wilders, a qualifié ces scènes d‘« inacceptables ».
VARSOVIE 🇵🇱
L’OTAN prévoit d’envoyer des systèmes de surveillance de l’espace aérien turcs Merops en Pologne et en Roumanie après les récentes violations de leur espace aérien, a rapporté l’agence de presse allemande. Cette technologie, introduite en 2022 et capable de repérer les systèmes ennemis à travers les nuages et la poussière, peut être installée sur des hélicoptères ou des drones. La formation à son utilisation, avec le soutien de l’Ukraine, devrait commencer dans les prochains jours.
BUDAPEST 🇭🇺
Le ministre des Affaires étrangères Péter Szijjártó a exhorté la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas à qualifier Antifa de groupe terroriste, citant le cas d’Ilaria Salis, une députée européenne d’extrême gauche arrêtée dans cette capitale en 2023 mais libérée après avoir remporté son siège. Il a averti que les suspects avaient « trouvé refuge » dans les États membres de l’UE et que les procès étaient suspendus une fois l’immunité appliquée, alors que la commission des affaires juridiques du Parlement s’apprête à se prononcer mardi sur la levée de la protection d’Ilaria Salis.
Egalement sur Euractiv
Les agriculteurs envisagent de manifester contre les dernières mesures prises par Bruxelles
Les agriculteurs européens, encore sous le choc de ce qu’ils qualifient d’« été noir », envisagent d’organiser des manifestations à Bruxelles, alors que les différends commerciaux et les réductions imminentes des subventions mettent à rude épreuve leurs relations avec Bruxelles.
L’UE a lancé le processus de ratification de son accord commercial avec le Mercosur, négocie avec Washington et Pékin et envisage une proposition visant à réduire de 30 % le budget de la politique agricole commune, des mesures qui pourraient mettre à rude épreuve ses relations avec les agriculteurs du bloc.
Les discussions sur le budget et l’éligibilité pèsent sur les négociations de l’UE concernant l’EDIP
L’UE entame aujourd’hui des négociations politiques sur un plan visant à renforcer son industrie de défense, mais les querelles sur le financement et l’éligibilité menacent d’entraver les progrès.
Le programme industriel européen de défense permettrait de mutualiser les achats et de soutenir l’Ukraine, mais alors que la Commission, le Conseil et le Parlement avaient initialement prévu 1,5 milliard d’euros, les députés européens ont demandé des milliards supplémentaires. La date limite fixée au mois d’octobre approche, soulignant la difficulté de l’Europe à forger une politique de défense commune alors même que la guerre fait rage à ses portes.
Agenda
➡ Antonio Costa participe à l’Assemblée générale des Nations unies jusqu’au 25 septembre
➡ Conseil « Agriculture et pêche » les 22 et 23 septembre
➡ Teresa Ribera prononce le discours de clôture de la Climate Week NYC : « The Opportunity Case for Acceleration » (Les opportunités offertes par l’accélération)
➡ Magnus Brunner rencontre Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés
➡ Roberta Metsola rencontre Andrew Puzder, ambassadeur des États-Unis auprès de l’UE
Editeurs : Eddy Wax, Nicoletta Ionta, Christina Zhao, Sofia Mandilara
Contributeurs : Bryn Stole, Catalina Mihai, Aleksandra Krzysztoszek, Inés Fernández-Pontes, Alessia Peretti, Anupriya Datta, Laurent Geslin, Théophane Hartmann, Jacob Wulff Wold