La relance de l’industrie européenne oppose à nouveau la France et l’Allemagne
Les dirigeants européens tenteront d’afficher une position commune ce jeudi 12 février lors d’un sommet organisé dans un château en Belgique consacré à la relance de l’économie du bloc. Toutefois, même la Commission européenne semble avoir renoncé à réduire les divergences persistantes entre Paris et Berlin.
Une réunion préalable au sommet européen d’aujourd’hui, réunissant chefs d’entreprise et responsables politiques de premier plan (dont le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron), s’est tenue mercredi 11 février à Anvers. La rencontre a mis en évidence la profondeur des divisions européennes sur les solutions à apporter aux difficultés économiques que traverse le bloc.
Le troisième Sommet européen de l’industrie, qui s’est tenu dans la ville portuaire d’Anvers, située à l’entrée du dense réseau de voies navigables de l’Europe occidentale, a montré un large consensus sur le diagnostic : coûts énergétiques élevés, lourdeurs administratives et concurrence accrue des États-Unis et de la Chine fragilisent l’industrie européenne. En revanche, les solutions à adopter restent largement débattues.
Réunis dans l’ancienne bourse gothique d’Anvers, souvent qualifiée de « berceau du capitalisme européen », plusieurs centaines de dirigeants industriels ont appelé à des mesures fortes. Dans un rapport publié avant la rencontre, l’association de l’industrie chimique européenne Cefic a notamment averti qu’environ 10 % de la capacité de production chimique européenne avait disparu depuis 2022, en raison d’une chute des investissements.
Des signaux d’alerte similaires ont été émis par l’industrie automobile et d’autres secteurs lourds ces dernières années.
Une pression croissante sur Bruxelles
La rencontre d’Anvers a également révélé une exaspération grandissante des industriels face à ce qu’ils considèrent comme une réponse insuffisante de l’UE pour stimuler la croissance et l’investissement.
« Nous avons besoin d’une thérapie de choc », a affirmé le Premier ministre belge Bart De Wever, qui a contribué à organiser la réunion de mercredi et le sommet informel des dirigeants de l’UE jeudi à Alden Biesen. Cette demande d’action radicale fait suite à sa critique des tentatives de la Commission européenne de réduire les formalités administratives au cours de l’année écoulée, qu’il a qualifiées de « chirurgie esthétique ».
Friedrich Merz a déclaré aux grands noms de l’industrie qu’il était temps de « faire table rase de la règlementation » plutôt que de tenter d’affiner la législation au coup par coup.
Lors du même évènement, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a cherché à rejeter la responsabilité sur les capitales de l’UE et le Parlement européen, soulignant que seuls trois de ses paquets de simplification « omnibus » visant à alléger la règlementation avaient « atteint leur destination » au cours de l’année écoulée.
Le Parlement et les États membres de l’UE devraient partager son « sentiment d’urgence », a ajouté la présidente de l’exécutif.
Le retour des rivalités franco-allemandes
Mais plus profonde encore que la fracture entre les institutions européennes et les capitales nationales est la fissure grandissante entre les deux pays qui traditionnellement fixent l’agenda de l’Union, la France et l’Allemagne, qui ont tous deux choisi de régler leurs différends politiques par voie médiatique à l’approche du double sommet de cette semaine en Belgique.
Alors que Paris et Berlin sont déjà en désaccord sur le programme controversé de l’avion de combat du futur, le SCAF, Emmanuel Macron a débuté la semaine en réclamant une dette commune de l’UE — une demande que Berlin a aussitôt rejetée.
À Anvers, le président français a qualifié le continent européen de « naïf » pour ne pas avoir su protéger ses industriels nationaux. Quelques minutes plus tard, Friedrich Merz est monté sur scène et a affirmé que l’UE n’était ni « naïve ni sans défense ».
Le désaccord s’est également manifesté autour de la notion de « préférence européenne » dans les marchés publics, soutenue par Paris pour favoriser la production industrielle locale. Le chancelier allemand a jugé cette approche trop restrictive et a proposé une alternative plus ouverte, fondée sur le concept de « made with Europe », qui inclurait également les partenaires commerciaux du bloc.
Une Europe a plusieurs vitesses ?
Au lieu de tenter d’apaiser les tensions politiques, Ursula von der Leyen a semblé les encourager.
Pour la troisième fois cette semaine, la présidente de la Commission a ouvertement évoqué l’idée d’une Europe « à deux vitesses », dans laquelle certains des 27 États membres de l’UE intégreraient leurs marchés plus rapidement que d’autres. L’ancienne ministre allemande a même déclaré qu’elle proposerait personnellement cette idée « à la fin de l’année » si les capitales ne parvenaient pas à consolider suffisamment leurs marchés de capitaux.
Emmanuel Macron, dont le soutien à la centralisation de la surveillance des marchés des capitaux auprès de l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF), l’organisme de surveillance financière basé à Paris, est depuis longtemps considéré avec suspicion par l’Allemagne et d’autres Etats membres de l’UE, s’est montré encore plus impatient.
« Au milieu de cette année, si nous ne progressons pas, nous devrions envisager de le faire avec quelques États membres », a-t-il indiqué.
Des attentes prudentes pour le sommet
La crainte d’être laissés pour compte semble avoir incité certaines capitales de l’UE à passer à l’action.
Une réunion préliminaire au sommet prévue jeudi dans la campagne belge, qui devait initialement réunir uniquement la Belgique, l’Italie et l’Allemagne, compte désormais plus de vingt participants, selon des responsables.
Les dirigeants semblent toutefois pessimistes quant à l’obtention de résultats concrets, Friedrich Merz lui-même appelant à « gérer les attentes » avant les réunions de jeudi.
« Il s’agit d’une retraite des dirigeants européens uniquement pour discuter […] de compétitivité », a-t-il déclaré.