Le chantage politique de Nicolas Sarkozy sur Schengen

Le président-candidat met à mal le principe de gestion collective de l’espace européen de libre circulation des personnes au profit d’une vision souverainiste des frontières. La déclaration est menaçante mais bien peu réaliste.

/ EURACTIV.fr
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Le président-candidat met à mal le principe de gestion collective de l’espace européen de libre circulation des personnes au profit d’une vision souverainiste des frontières. La déclaration est menaçante mais bien peu réaliste.

En France comme en Europe, Nicolas Sarkozy pousse les feux du contrôle migratoire. Le meeting de Villepinte, dimanche 11 mars, a été l’occasion de réveiller une revendication déjà sur la table des ministres européens de l’Intérieur, en y ajoutant une dimension dramatique.

Ton menaçant

« L’Europe doit reprendre son destin en main, sinon elle risque la dislocation », a affirmé le président français. Fustigeant l’Europe passoire, Nicolas Sarkozy estime que l’Europe doit mieux contrôler les entrées sur son territoire. « Les accord de Schengen ne permettent plus de répondre à la gravité de la situation, ils doivent être révisés », a-t-il ajouté.

Selon lui, un État qui ne respecterait pas ces accords doit pouvoir être exclu de l’espace de libre circulation des personnes. Menaçant et très applaudi, le candidat a lancé un ultimatum à Bruxelles : « Si je devais constater que dans les douze mois qui viennent il n’y avait aucun progrès sérieux dans cette direction, alors la France suspendrait sa participation aux accords de Schengen jusqu’à ce que les négociations aient abouti. »

Coupe du Monde 

Cette charge à l’encontre du principe de liberté de circulation en Europe n’est pas nouvelle. Il y a un an déjà, les gouvernements français et italien ont insisté pour que les accords soient révisés. Une conséquence de l’afflux de migrants sur l’île de Lampedusa en Italie, après la chute du président tunisien Ben Ali en janvier 2011.

A l’heure actuelle, les États ont la possibilité de rétablir leurs contrôles aux frontières nationales, mais cette éventualité est encadrée. Limitée à 30 jours, elle peut être mise en place « si l’ordre public ou la sécurité nationale » l’exigent. Les États ne se privent pas d’utiliser ces leviers. L’Allemagne y a par exemple eu recours en 2006 pendant la Coupe du Monde de football. La France l’a également fait sur ses frontières nord pour lutter contre le trafic de drogue en provenance des Pays-Bas.

Stratégie contre-productive

En septembre dernier, la Commission ouvre une brèche dans la réforme. En apparence, elle semble céder aux États en proposant d’élargir les conditions du retour des contrôles aux frontières intérieures. Mais l’inflexion donnée est verrouillée par les critères drastiques qui l’entourent : les contrôles sont limités à cinq jours seulement. Au-delà de ce délai, les États doivent obtenir l’aval de Bruxelles pour pouvoir maintenir leurs barrages policiers.

Nicolas Sarkozy tape aujourd’hui du poing sur la table, mais la voie proposée pose en pratique de nombreux problèmes. Le Danemark, qui a pu négocier un « opt-out » au moment des discussions sur Schengen, peut décider de ne pas appliquer certaines dispositions en restant dans son droit. La proposition du président-candidat, en revanche, se fait au mépris des règles européennes, dans une logique unilatérale assumée qui pourrait s’avérer contre-productive.

Retour en arrière

Initialement signés par la France, l’Allemagne et le Bénélux, les accords de Schengen ont d’abord été conçus pour fluidifier les échanges marchands au sein de l’UE. Revenir sur l’abolition des frontières, c’est faire un bond en arrière et retrouver les désagréments de la situation connue jusqu’en 1985, où des « kilomètres de queue de camions s’accumulaient à la frontière franco-allemande », rappelle Yves Pascouau, chercheur au sein du European policy centre, un think tank bruxellois.

Pour fonctionner, le système Schengen repose sur la coopération entre les États qui reconnaissent la libre circulation des personnes et s’engagent, en contrepartie, à agir ensemble pour surveiller les frontières extérieures européennes. « Le candidat sortant s’attaque en outre à l’un des fondamentaux même de l’Europe », déplorent l’eurodéputée socialiste Sylvie Guillaume et Mireille Le Corre, conseillère sur l’immigration auprès de François Hollande??. « Sortir aujourd’hui du système Schengen serait un non-sens qui rendrait moins efficace le contrôle aux frontières  : moins efficace en terme de moyens -aujourd’hui mutualisés – moins efficace en terme de partage d’informations et de coopération européenne, en un mot moins efficace en terme de solidarité. »

Ces réactions donnent au contraire raison à Nicolas Sarkozy, commente Arnaud Danjean, eurodéputé UMP, sur son compte Twitter. L’Europe est « l’objet parfait de colloques », mais « malheur à celui qui veut en réformer le fonctionnement pratique ! »

Mélange des genres 

Avec son annonce, Nicolas Sarkozy franchit une ligne jaune que le gouvernement réfutait jusqu’alors. Il y a presque un an, Laurent Wauquiez, alors ministre des Affaires européennes, avait voulu jouer l’apaisement. « Il ne s’agit pas de se retirer de Schengen, cela n’aurait pas de sens, mais de travailler avec nos partenaires sur une nouvelle clause », avait-il déclaré.

L’une des justifications du président repose sur l’incapacité qu’aurait l’UE de financer à l’avenir ses systèmes de protection sociale. En plaçant les questions migratoires à l’intérieur de l’espace Schengen et l’incapacité des États à accueillir des étrangers, Nicolas Sarkozy « mélange la logique de liberté de circulation dans l’espace Schengen qui est de trois mois, avec la migration de moyen ou de long terme », note Yves Pascouau.

Exclure la Grèce ?

En toile de fond, la « logique perpétuelle » consistant à voir « l’immigré et sa famille » comme « un poids pour le système social », relève-t-il. Ce n’est pas la réalité, objecte le chercheur, car « les migrants et leurs familles contribuent davantage au système national qu’ils ne l’utilisent. » En optant pour un tel discours, le président en campagne adopte une tonalité proche de la candidate du Front national, Marine Le Pen. 

La Grèce, déjà dans l’oeil du cyclone budgétaire, est confrontée à d’importantes pressions migratoires difficile à gérer au quotidien. Plutôt que d’accroître la mutualisation des moyens à la frontière gréco-turque, le président-candidat suggère l’exclusion du pays de l’espace Schengen. Ce n’est pas la solution, insiste Yves Pascouau. « Il faut plus de confiance mutuelle et non plus de méfiance mutuelle entre les États. Tout le problème de Schengen est là aujourd’hui. »

Imparfait, le système Schengen pâtit de l’insuffisante coopération des gouvernements européens. Près de 30 ans après la naissance des accords de Schengen, les États refusent toujours que leur gestion des flux migratoires soit évaluée de manière indépendante. Opacité et souveraineté restent les maîtres mots.