Le Fidesz renforce ses liens avec le PiS polonais alors que les relations entre la Hongrie et la Pologne restent tendues
Le parti hongrois au pouvoir, le Fidesz, renforce ses liens avec le principal parti d’opposition polonais, Droit et Justice (PiS), alors même que les relations officielles entre les gouvernements des deux pays sont au plus bas depuis des années.
BUDAPEST — Lundi 27 octobre, l’ancien ministre polonais de la Justice, Zbigniew Ziobro, a reçu un accueil triomphal au cinéma Uránia de Budapest. Membre du PiS et actuellement sous le coup d’une enquête en Pologne, il se tenait sur scène aux côtés du chef de cabinet du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, Gergely Gulyás, devant une foule enthousiaste d’environ 400 partisans du parti du Premier ministre, le Fidesz.
La soirée, organisée par le Mathias Corvinus Collegium (MCC) — un think tank conservateur proche du pouvoir — et son hebdomadaire Mandiner, était officiellement consacrée à la projection d’un documentaire intitulé Taking Over. Ce film accuse le gouvernement du Premier ministre polonais Donald Tusk d’avoir pris le contrôle des institutions publiques par des moyens illégaux.
Dans la pratique, le documentaire a principalement servi de toile de fond à une mise en scène politique, Zbigniew Ziobro et Gergely Gulyás profitant de la tribune pour réaffirmer ce qu’ils ont appelé une « alliance stratégique » entre le Fidesz et le PiS — le parti nationaliste et conservateur qui a dirigé la Pologne entre 2015 et 2023, avant le retour de Donald Tusk au pouvoir.
Gergely Gulyás a salué les représentants du PiS comme des « amis », soulignant que, pour Viktor Orbán, les affinités idéologiques priment désormais sur les relations diplomatiques avec Varsovie, qui restent tendues.
Sous le feu des critiques de la Commission européenne pour atteintes à l’État de droit, la Hongrie et la Pologne du PiS avaient autrefois formé un bloc solidaire à Bruxelles, bloquant ensemble l’application à l’un et à l’autre de la procédure au titre de l’article 7 du Traité sur l’UE (TUE). Mais depuis le retour de Donald Tusk, Bruxelles a adouci sa position vis-à-vis de Varsovie, bien que certains affirment que les réformes restent insuffisantes. De son côté, Budapest se retrouve isolée.
Si le PiS revenait au pouvoir, Budapest récupèrerait un allié clé à Bruxelles, ce qui permettrait à Viktor Orbán d’affaiblir toute opposition au Fidesz.
Une affaire d’asile politique catalyse les tensions
La présence de Marcin Romanowski, ancien adjoint de Zbigniew Ziobro, qui a assisté à l’évènement de lundi en tant qu’invité spécial et a été accueilli par de vifs applaudissements, a renforcé le message d’unité entre le Fidesz et le PiS.
Marcin Romanowski fait l’objet de onze chefs d’accusation différents en Pologne, notamment pour participation à un groupe criminel organisé et tentative de détournement de près de 40 millions d’euros provenant d’un fonds destiné aux victimes.
Après avoir perdu son immunité parlementaire et fait l’objet d’un mandat d’arrêt, il a disparu et a refait surface en Hongrie fin 2024. Budapest lui a accordé l’asile, arguant qu’il risquait un procès inéquitable en Pologne.
Zbigniew Ziobro lui-même fait l’objet d’une enquête pour avoir utilisé illégalement le logiciel espion Pegasus afin de cibler près de 600 personnes, dont des responsables politiques de l’opposition, des journalistes et même des membres de la famille de l’actuel Premier ministre Donald Tusk. Il reste libre et actif au parlement.
Cette affaire a fortement tendu les relations entre les gouvernements hongrois et polonais.
« Lorsque l’asile a été accordé à Romanowski à la fin de l’année dernière, le gouvernement [Tusk] avait déjà signalé que cela limiterait considérablement les relations bilatérales », a expliqué Zsombor Zeöld, expert en relations polono-hongroises. La Pologne a rappelé son ambassadeur en juillet et n’a pas encore nommé de remplaçant.
Les relations personnelles entre Viktor Orbán et Donald Tusk, qui étaient cordiales à la fin du premier mandat de Donald Tusk au gouvernement, se sont également rapidement détériorées après que ce dernier a occupé la présidence du Parti populaire européen (PPE) entre 2019 et 2022, période durant laquelle le Fidesz a dérivé vers l’extrême droite.
Le parti de Viktor Orbán a quitté le PPE en 2021, une décision qui a réjoui Donald Tusk, qui estimait que le Fidesz n’avait plus sa place dans le groupe de centre-droit.
L’année suivante, Donald Tusk a mené sa Coalition civique à la victoire électorale. Viktor Orbán a affirmé que le dirigeant polonais était passé d’une position nationaliste à une position « pro-Bruxelles, pro-allemande et pro-fédéraliste ».
Les analystes affirment aujourd’hui que les relations entre les deux pays sont au plus bas, comme en témoignent les échanges virulents sur les réseaux sociaux entre les ministres des Affaires étrangères Radosław Sikorski et Péter Szijjártó.
« Les relations sont tendues et médiocres, plutôt que glaciales », a fait remarquer Zsombor Zeöld.
Réseaux et favoritisme
Zbigniew Ziobro a publiquement remercié Viktor Orbán pour son soutien à Marcin Romanowski, le qualifiant de « injustement persécuté ».
Le chef de cabinet de Viktor Orbán, Gergely Gulyás, a également insisté sur le caractère neutre de la décision d’asile, arguant que « les affaires judiciaires sont jugées politiquement en Pologne, donc les demandes d’asile devraient être accordées aussi bien à nos amis qu’à nos adversaires ».
Pourtant, la situation financière de Marcin Romanowski suggère qu’il entretient des liens étroits avec les cercles de Viktor Orbán.
L’émission d’investigation Raport Specialny de la chaîne publique polonaise TVP a localisé son appartement dans un quartier chic de Budapest. Selon le média d’investigation hongrois Atlatszo, ses dépenses sont couvertes par son poste à la tête de l’Institut hongro-polonais de la liberté, un organisme lié au Centre pour les droits fondamentaux, qui est indirectement financé par le gouvernement Orbán.
Lors d’une réception qui a suivi le panel — où était servi du vin de la ville hongroise de Szekszárd — Marcin Romanowski a refusé de commenter son salaire.
Retour à Visegrád
Gergely Gulyás a également profité de l’évènement de lundi pour diffuser un message régional plus large, présentant le partenariat Fidesz-PiS comme l’épine dorsale d’un groupe de Visegrád renaissant.
La Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie ont formé cette alliance politique et culturelle en 1991 afin de promouvoir la coopération en matière de développement régional, de politiques européennes, de sécurité et d’intérêts communs en Europe centrale.
Gergely Gulyás a salué les récents succès électoraux du milliardaire tchèque Andrej Babiš, qu’il a qualifié de « patriote désormais élu Premier ministre en République tchèque ». Il a également souligné les « bonnes relations » entre la Hongrie et le Premier ministre slovaque Robert Fico.
« Sur les quatre pays, nous en avons déjà trois, et nous attendons que le plus grand pays, la Pologne, nous rejoigne dans les deux prochaines années au plus tard », a déclaré Gergely Gulyás.
En d’autres termes, Viktor Orbán a l’intention de rétablir une plateforme qui lui permettrait de se présenter comme le leader du bloc régional à Bruxelles, où son influence a diminué après que son parti a quitté le groupe PPE.
Pour « défendre la liberté et la souveraineté de la Hongrie, nous n’avons d’autre choix que d’occuper Bruxelles », a déclaré Viktor Orbán dans un discours prononcé lors de la fête nationale de 2024. Depuis, ce thème revient régulièrement dans les discours programmatiques de Viktor Orbán, tout récemment dans son discours de la semaine dernière à l’occasion de l’anniversaire de la lutte pour la liberté menée par la Hongrie en 1956 contre les occupants soviétiques.
« On ne peut pas parvenir à un accord avec [Bruxelles] ; ils ne reconnaissent que la soumission […] Il n’y a pas de voie médiane », a déclaré le Premier ministre hongrois.
En d’autres termes, Viktor Orbán ne mise plus sur la réconciliation avec son homologue polonais, mais sur sa défaite lors du prochain scrutin — et le retour d’un allié idéologique à Varsovie.