Le jour de la marmotte – en plus sombre
Vous lisez Rapporteur ce mardi 24 février. Je suis Eddy Wax, avec Nicoletta Ionta à Bruxelles.
À savoir :
🟢 Les nouvelles sanctions de l’UE contre la Russie restent hors de portée
🟢 La tournée médiatique de Zelenskyy
🟢 Exclusif : le Conseil pourrait intenter une action en justice pour resserrer les liens entre les députés européens et les commissaires
Bruxelles en un coup d’oeil
Les institutions européennes à Bruxelles ont été illuminées en bleu et jaune hier soir pour marquer le triste quatrième anniversaire de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.
Dans la capitale de l’UE, l’ambiance est à la fois au déjà vu et au déclin inexorable.
Il n’y a pas grand-chose de nouveau. La Hongrie menace à nouveau de bloquer de nouvelles sanctions contre la Russie, la Slovaquie aide ouvertement Moscou et il n’existe toujours pas de stratégie européenne cohérente pour mettre fin à la guerre, sans parler du choix d’un interlocuteur unique avec Vladimir Poutine. La France et l’Allemagne s’efforcent de projeter une image d’unité à l’étranger tout en repoussant l’extrême droite chez elles.
On pourrait croire que nous sommes encore en 2025. Lundi, Kaja Kallas a plongé la bulle européenne dans une distorsion temporelle en ressuscitant l’idée longtemps abandonnée d’un « prêt de réparation » – financer l’Ukraine en saisissant les avoirs russes gelés en Europe. Mais cette suggestion était un artifice rhétorique ou un cri d’exaspération, ou les deux.
Paula Pinho, porte-parole d’Ursula von der Leyen, a insisté sur le fait que le prêt de 90 milliards d’euros – la solution de repli convenue actuellement bloquée par Budapest – reste la seule option sur la table. Comme l’était autrefois le plan de réparations, jusqu’à ce qu’il ne le soit plus. Aucune série de lettres sévères d’António Costa à Viktor Orbán ne est susceptible de faire changer la position de la Hongrie six semaines avant les élections.
Volodymyr Zelenskyy fait pression pour obtenir une date concrète pour l’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Mais les capitales n’apprécient guère les rumeurs d’une adhésion « allégée » d’ici 2027. Les pourparlers de paix menés par les États-Unis sont au point mort et l’intransigeance de Moscou laisse présager une guerre qui s’éternisera. La perspective d’une adhésion soudaine et rapide de l’Ukraine à l’UE est minime.
Emmanuel Macron accueillera aujourd’hui à Paris une nouvelle réunion de la « coalition des volontaires ». Mais après avoir déjà salué les progrès historiques réalisés le mois dernier, le symbolisme s’essouffle.
Le sentiment de revivre sans cesse le même jour s’étend au commerce. Le Parlement européen menace à nouveau de refuser d’approuver l’accord commercial entre l’UE et les États-Unis après que la Cour suprême a annulé les droits de douane imposés par Donald Trump. Nous avons déjà connu cette situation. Il y a quelques semaines à peine, nous avons vu à quel point les députés européens étaient prêts à mettre en péril l’accord : pas beaucoup.
En fin de compte, Trump, qui contrôle largement le Congrès, a simplement besoin que les législateurs approuvent en juillet une base juridique révisée pour les droits de douane imposés à l’UE.
La seule « certitude », comme le dit le S&D, est que peu de choses sont susceptibles de changer.
La tournée médiatique de Zelensky
Le président ukrainien s’est lancé dans une série d’interviews internationales avant l’anniversaire d’aujourd’hui, envoyant un message provocateur tout en exhortant Washington et les capitales européennes à intensifier la pression sur la Russie. Voici un résumé :
Zelensky a déclaré au Financial Times qu’il souhaitait une date précise pour l’adhésion à l’UE, suggérant que celle-ci devrait intervenir dès 2027. Mais dans une interview accordée à la chaîne allemande ARD, Zelensky n’a pas insisté sur 2027, mais a souligné qu’il souhaitait une date concrète.
Zelensky a déclaré à Tagesschau qu’il était prêt à rencontrer Poutine pour discuter des questions territoriales, affirmant que les questions foncières ne pouvaient être tranchées qu’au plus haut niveau politique. Il a également critiqué Viktor Orbán pour avoir bloqué le prêt de 90 milliards d’euros accordé par l’UE à son pays.
Il a déclaré à la BBC que Poutine avait déjà déclenché la Troisième Guerre mondiale et que la cession de territoires ukrainiens ne satisferait pas la soif de guerre du président russe. S’adressant à l’AFP, il a appelé à une réunion trilatérale des dirigeants et a déclaré qu’il n’y avait aucune envie d’organiser des élections en temps de guerre. Il a supplié Trump de « rester de notre côté » dans une interview accordée à CNN.
Exclusif : menaces interinstitutionnelles
Les gouvernements nationaux, réunis au sein du Conseil, menacent d’intenter une action en justice contre un accord interinstitutionnel qui devrait être signé prochainement et qui rapprocherait la Commission du Parlement. Ils affirment que cet accord perturbe l’« équilibre » institutionnel entre les branches de l’UE.
Dans une lettre consultée par Rapporteur, les gouvernements soulignent plusieurs éléments « problématiques » de l’accord de coopération, notamment des dispositions qui donneraient au Parlement un rôle plus important dans l’application provisoire des accords commerciaux internationaux, une question particulièrement sensible dans le cadre des négociations avec le Mercosur. Le Conseil désapprouve également l’engagement pris par la Commission de mieux expliquer son utilisation de l’article 122, qui peut être utilisé pour contourner le Parlement.
« Le Conseil se réserve le droit de prendre toutes les mesures appropriées pour défendre ses prérogatives, y compris en portant l’affaire devant la Cour », indique la lettre. La commission des affaires constitutionnelles du Parlement devrait approuver l’accord aujourd’hui. Roberta Metsola rencontrera les ambassadeurs du Coreper vendredi.
Retards en matière de migration
Selon trois responsables européens, un règlement européen très controversé sur les retours a été retiré à la dernière minute d’un vote prévu cette semaine au Parlement européen. Ce dossier, déjà en retard, est devenu un sujet politique brûlant, alimentant la frustration et les craintes d’un virage à droite après les récentes votes sur la migration.
Au cœur de la controverse se trouvent les « centres de retour » dans les pays tiers pour les demandeurs d’asile déboutés.
Ces dernières semaines, cependant, la dynamique semble s’orienter vers une majorité centriste PPE-Renew-S&D, selon deux sources parlementaires, même si les centres de retour restent le principal sujet de discorde. Le négociateur en chef Malik Azmani a déclaré à Rapporteur qu’il « travaillait depuis le centre politique » pour parvenir à des compromis.
La responsable des Patriots for Europe, la députée européenne Marieke Ehlers, a déclaré que seule la moitié du texte avait été discutée. Un vote est prévu le 9 mars, ce qui est « ambitieux », a-t-elle déclaré à Rapporteur, car d’importants différends politiques restent en suspens.
L’UE repense les sanctions contre la Syrie
Bruxelles s’apprête à passer d’un régime de sanctions visant à punir Bachar al-Assad à un régime destiné à orienter la fragile transition syrienne, selon un document informel consulté par Nicoletta.
Le service diplomatique de l’UE a proposé de cibler les personnes qui sabotent la transition sous Ahmed Al-Sharaa, plutôt que de se focaliser sur les personnalités liées à l’ancien régime, qualifiant le système actuel de « relique du passé » qui risque de faire fuir les investisseurs potentiels. Lire l’article complet ici.
Rond-point Schuman
La vie de Zelenskyy : « Je ne vais pas au cinéma, je ne vais pas au théâtre… Je ne vais pas dans les magasins. Je ne suis pas allé une seule fois dans un café depuis le début de la guerre », a déclaré Zelenskyy à l’AFP, décrivant les contraintes de la vie sous protection constante. Il se lève à six ou sept heures, consulte les actualités sur son téléphone et commence la journée par une séance d’entraînement de 25 à 30 minutes, comprenant notamment des exercices de musculation.
Plus proche des affaires intérieures : le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen, a manqué la réunion des affaires étrangères lundi à Bruxelles en raison de problèmes techniques avec son jet Challenger. Ce n’est pas la première fois qu’un Danois a récemment eu du mal à décoller.
Les capitales
PARIS 🇫🇷
Une dispute transatlantique couve à Paris après que le ministère français des Affaires étrangères a décidé de restreindre l’accès de l’envoyé américain Charles Kushner, l’accusant d’avoir ignoré une convocation et d’avoir politisé le meurtre à Lyon de Quentin Deranque, un nationaliste d’extrême droite âgé de 23 ans. La dispute a éclaté après que l’ambassade américaine a mis en garde contre la montée de « l’extrémisme de gauche », des commentaires que Paris a qualifiés d’opportunistes et d’ingérence étrangère indésirable.
– Christina Zhao
BUDAPEST 🇭🇺
Les élections hongroises ont pris une tournure plus trouble, avec la promesse d’une sex tape visant le favori de l’opposition, Péter Magyar, qui n’a toujours pas fait surface.
Le leader du Tisza, qui nie toute malversation, affirme être victime d’une opération de « kompromat à la russe » alors que les clips de campagne influencés par l’IA prolifèrent. Les sondages donnant son parti en tête devant le Fidesz de Viktor Orbán, la campagne est devenue un test pour mesurer dans quelle mesure les manœuvres théâtrales en ligne peuvent influencer la réalité politique.
– Bálint Dömötör
MADRID 🇪🇸
Kaja Kallas a indiqué qu’elle proposerait officiellement de lever les sanctions de l’UE contre la présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodríguez, répondant ainsi à l’appel du ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares. Madrid estime que l’assouplissement des mesures « facilitera le dialogue » avec Caracas après l’adoption par les législateurs d’une loi d’amnistie limitée la semaine dernière, qui, selon M. Albares, marque le début d’une « nouvelle phase » de la transition politique du pays et nécessite une nouvelle approche de la part de l’UE.
– Inés Fernández-Pontes
LISBONNE 🇵🇹
Le ministre portugais des Affaires étrangères a déclaré lundi que les États-Unis pourraient utiliser la base aérienne de Lajes, dans les Açores, pour lancer une attaque contre l’Iran sans en informer préalablement Lisbonne, tout en soulignant le soutien du gouvernement à la désescalade. En marge d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE à Bruxelles, Paulo Rangel a été interrogé sur la question de savoir si le Portugal avait officiellement autorisé l’utilisation de la base dans le cadre d’une éventuelle action militaire américaine.
– Tiago Almeida
VARSOVIE 🇵🇱
Donald Tusk a rencontré lundi son homologue norvégien Jonas Gahr Støre sur le terrain d’entraînement militaire de Dęba-Lipa, où les deux hommes se sont engagés à renforcer leurs liens stratégiques. Les discussions ont porté sur la coopération en matière de défense et le soutien continu à l’Ukraine, les deux hommes soulignant leur position commune contre l’agression russe. La réunion a coïncidé avec le Camp Jomsborg, une initiative conjointe visant à former des soldats ukrainiens, alors que les deux parties s’apprêtaient à officialiser leur coopération bilatérale en matière de sécurité.
– Charles Szumski
LA HAYE 🇳🇱
Rob Jetten a prêté serment lundi en tant que plus jeune Premier ministre de l’histoire des Pays-Bas, promettant un renouveau pro-européen après que les querelles sur l’immigration aient fait tomber son prédécesseur. Son premier défi : une proposition de « contribution à la liberté » de 5 milliards d’euros par an pour financer l’augmentation des dépenses de défense et le soutien à l’Ukraine. Mais avec seulement 66 sièges sur 150, sa coalition minoritaire doit faire face à des négociations difficiles dans un parlement fragmenté.
– Rob Savelberg
BERLIN 🇩🇪
Friedrich Merz se rendra en Chine pour une visite de deux jours à partir de mercredi, son premier voyage officiel dans ce pays depuis son entrée en fonction en mai dernier. Cette visite intervient dans un contexte de reprise des discussions de haut niveau et met en évidence l’importance du commerce bilatéral. M. Merz doit rencontrer le président Xi Jinping et visiter Mercedes-Benz dans la capitale, devenant ainsi le troisième dirigeant occidental à se rendre à Pékin cette année.
– Christina Zhao
Egalement sur Euractiv
Opinion : l’Europe risque de perdre la prochaine génération ukrainienne
Alors que l’Ukraine se prépare à entamer les négociations d’adhésion à l’UE, les dommages les plus graves à long terme pourraient ne pas concerner ses infrastructures, mais ses jeunes.
Dans une tribune publiée dans Euractiv, Sven Coppens, directeur des interventions humanitaires en Ukraine chez Plan International, met en garde contre le fait que des années de perturbation scolaire, de déplacements et de traumatismes ont créé une « urgence silencieuse en matière de capital humain » qui pourrait compromettre la reconstruction et la stabilité démocratique. Pour Bruxelles, affirme-t-il, financer l’éducation, la santé mentale et l’emploi des jeunes n’est pas un acte de charité humanitaire, mais un investissement stratégique dans la viabilité de l’Ukraine en tant que futur membre de l’UE.
Editeurs.trices : Eddy Wax, Nicoletta Ionta, Christina Zhao, Sofia Mandilara, Charles Szumski
Contributeurs.trices : Elisa Braun, Thomas Møller-Nielsen, Sofía Sánchez Manzanaro, Magnus Lund Nielsen, Alice Bergoënd