La laine peut-elle aider à vaincre la fast fashion ?
La Commission étudie les moyens de faciliter la valorisation de la laine
L’UE souhaite s’affranchir de la fast fashion importée, mais l’une de ses fibres naturelles les plus anciennes peine à trouver un débouché. Les producteurs imputent cette situation aux réglementations européennes, tandis que d’autres estiment que le véritable défi consiste à retrouver un savoir-faire perdu.
Le marché européen de la laine s’est effondré au cours des dernières décennies, même si ce déclin est difficile à quantifier.
L’UE ne classe pas la laine parmi les produits agricoles et n’en surveille donc pas les prix. Les Européens considèrent les données de la British Wool Industry Association comme une référence, a déclaré à Euractiv le président de l’Association européenne de la laine (EWA), Nigel Thompson.
Au Royaume-Uni, les prix de la laine s’élevaient à environ 22 € le kilogramme peu après la Seconde Guerre mondiale. Les éleveurs s’attendent à 1,4 €/kg cette année.
L’Europe a suivi cette tendance à la baisse, devenant de plus en plus dépendante des importations de textiles synthétiques en provenance de pays tels que la Chine et le Bangladesh, comme le montre un rapport commandé par la commission du commerce du Parlement européen.
Cette dépendance constitue un enjeu à la fois stratégique et environnemental. Avec environ 60 % des textiles consommés dans l’UE fabriqués à partir de plastique, le citoyen moyen jette environ 12 kg de vêtements chaque année, selon les données de l’UE. En 2022, la Commission s’est engagée à faire en sorte que « la fast fashion passe de mode ».
La stigmatisation des sous-produits
Certains affirment que la laine, une solution durable et made in Europe, est freinée par la législation européenne.
Un règlement de 2009 classe la laine parmi les sous-produits d’origine animale, au même titre que le sang, les plumes ou les carcasses. En vertu des règles d’application de 2011, la laine doit être stockée séparément, conservée propre et sèche dans des sacs fermés, et accompagnée d’un document de traçabilité.
Un rapport publié en mars par le syndicat européen des agriculteurs Copa-Cogeca fait valoir que ces dispositions imposent des « contraintes disproportionnées » à la manutention, à la commercialisation et à l’utilisation de la laine.
Conjuguées à la hausse des coûts de tonte et à la baisse des prix, ces mesures ne laissent d’autre choix à de nombreux agriculteurs que d’enterrer ou de brûler leur laine, a affirmé la députée européenne irlandaise Maria Walsh (PPE).
« C’est une ressource sous-évaluée », a déclaré Walsh à Euractiv, soulignant son potentiel économique et environnemental. Au-delà de l’habillement, la laine peut être utilisée dans la literie, l’isolation, les engrais et d’autres produits biosourcés, à l’heure où l’UE cherche à renforcer sa bioéconomie.
Pour libérer ce potentiel, a-t-elle ajouté, il faut commencer par abaisser la classification de risque de la laine.
La Commission semble ouverte à cette idée. Sa stratégie en matière d’élevage a mis en avant les « caractéristiques et le potentiel » de la laine, et la commissaire chargée de la région méditerranéenne, Dubravka Šuica, s’est engagée à « examiner les éventuels obstacles réglementaires » afin de soutenir son utilisation.laine
Redonner aux agriculteurs le goût de la laine
Tout le monde ne considère pas les règles de l’UE comme le principal problème.
Pour Marie-Thérèse Chaupin, coordinatrice du réseau européen de la laine Atelier Laines d’Europe, les exigences actuelles assurent la traçabilité, préviennent la propagation des maladies et garantissent la qualité du matériau.
Au contraire, les agriculteurs ont cru à tort que les règles considéraient la laine comme un déchet, ce qui a découragé les investissements et entraîné la disparition du savoir-faire.
« 90 % de la laine en France est de mauvaise qualité », a déclaré à Euractiv Nicolas Poupinel, qui a exercé les métiers de berger, de tondeur, de laveur de laine et qui est aujourd’hui fabricant de feutre. Une grande partie est exportée vers des pays comme l’Inde et la Chine, a-t-il ajouté.
Mais les tendances récentes sont porteuses d’espoir. La demande en matières premières renouvelables, locales et de haute qualité est en hausse, l’élevage ovin attire de nouveaux acteurs, et la pandémie de Covid-19, en perturbant les exportations, a ravivé l’intérêt pour la transformation locale de la laine.
Combinés à la baisse des effectifs ovins, ces facteurs ont contribué à la remontée des prix de la laine au cours des deux dernières années.
Pour que cette reprise soit durable, Chaupin et Poupinel s’accordent à dire que les éleveurs doivent à nouveau considérer la laine comme un produit de valeur. Cela implique de relancer la sélection génétique axée sur la qualité de la laine parallèlement aux caractéristiques de production, puis de reconstruire les réseaux de collecte et les capacités de transformation.
Plutôt qu’un changement de la législation européenne, « c’est une tâche qui incombe aux gouvernements et aux coopératives », a déclaré Chaupin
(adm, cm)