Le pari de l’extrême droite en Allemagne : Alice für Deutschland ?

Alice Weidel, la coprésidente du parti d’extrême droite allemand Alternative pour l’Allemagne (AfD), est une énigme.

/ EURACTIV.com
Scholz Submits To Confidence Vote In The Bundestag
La codirigeante du parti politique d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), Alice Weidel, arrive pour une déclaration aux médias avant le vote de confiance du chancelier fédéral Olaf Scholz au Bundestag le 16 décembre 2024 à Berlin, en Allemagne. [Maja Hitij/Getty Images]

BERLIN — En Allemagne et ailleurs, Alice Weidel, la coprésidente du parti d’extrême droite de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), est une énigme.

Même Elon Musk a du mal à la cerner. « La catégorisation de l’AfD comme étant de droite est définitivement erronée si l’on considère qu’Alice Weidel, la dirigeante du parti, a une partenaire de même sexe originaire du Sri Lanka ! », a écrit le milliardaire américain dans le journal allemand Welt am Sonntag le mois dernier.

« Est-ce que cela ressemble à Hitler ? Laissez-moi respirer ! »

Elon Musk marque un point : Alice Weidel — qui dirige le parti avec Tino Chrupalla, un homme de droite plus traditionnel — est pleine de contradictions, et peut difficilement être comparée à Adolf Hitler.

Mais qui est-elle vraiment ?

Alice Weidel a vécu en Chine, parle le mandarin, et élève deux garçons avec sa compagne d’origine sri-lankaise en Suisse. Elle n’entre donc pas dans le moule typique de la populiste allemande d’extrême droite.

Pourtant, c’est exactement ce qu’elle est.

Au début du mois, Alice Weidel a déclaré à une chaîne de télévision allemande qu’« Adolf Hitler était un gauchiste », réitérant ainsi les propos qu’elle avait tenus lors d’un débat en direct sur le réseau social X avec Elon Musk.

Et l’actuelle campagne électorale a mis la candidate de l’AfD pour la chancellerie sous le feu des projecteurs internationaux, au même titre que Marine Le Pen ou que l’Italienne Giorgia Meloni.

L’AfD est aussi de plus en plus populaire en Allemagne, alors que certains citoyens ne semblent plus avoir confiance dans l’establishment politique allemand et sont frustrés par les politiques migratoires des autorités du pays.

Le cordon sanitaire se fissure.

L’attention dont Alice Weidel bénéficie de la part d’Elon Musk — la milliardaire a fait une apparition virtuelle lors d’un rassemblement de l’AfD le week-end dernier — a renforcé sa popularité, faisant d’elle le visage de l’extrême droite allemande.

Mais en essayant de démêler ses positions politiques, on comprend qu’il y a deux Alice Weidel.

Deux Weidel

D’un côté, il y a la personnalité publique, qui dirige un parti qui veut interdire le mariage entre les personnes du même sexe et qui s’insurge contre une immigration qui aurait amené en Allemagne les « burqas », les « filles au foulard » et les « hommes au couteau ».

De l’autre, il y a la version privée qui, malgré son nationalisme, choisit de passer une grande partie de sa vie dans le village suisse d’Einsiedeln.

Il y a la Alice Weidel, qui défend la famille comme une union d’un homme et d’une femme, et celle qui a avoué publiquement son amour pour sa partenaire.

En Allemagne, la cheffe de l’AfD est soutenue par une frange conservatrice de la société, de laquelle le parti a reçu des dons financiers importants.

C’est peut-être pour cela qu’Alice Weidel, qui n’a pas répondu aux demandes d’interview d’Euractiv, semble plus à l’aise pour s’exprimer depuis la Suisse, comme elle l’a fait dans une récente interview accordée à la Neue Zürcher Zeitung (NZZ).

Dans ce texte, elle explique avoir développé une haine des institutions et du gouvernement dans sa jeunesse. Sa famille, qui était aisée, croyait en la « primauté de la performance ». Elle considérait donc que le chômage était un choix et que le Bundestag était une « machine à gaspiller de l’argent ».

C’est sans doute ici que les deux mondes d’Alice Weidel se rejoignent. Ils associent des valeurs conservatrices et libertaires à une brillante carrière dans le monde cosmopolite de la finance.

Elle a ainsi travaillé chez Goldman Sachs et au Crédit suisse, a vécu à Singapour, au Japon et en Chine. Mais elle a aussi gardé sa colère contre les institutions gouvernementales, qui dépendant aujourd’hui principalement de l’UE, a-t-elle expliquée à la NZZ.

« Au lieu d’ennuyer tout le monde avec tes diatribes, pourquoi ne fais-tu pas de la politique ? », lui a un jour demandé sa compagne Sarah Bossard, lors d’une dispute. Alice Weidel a donc rejoint l’AfD.

Prima ballerina

Alice Weidel a ensuite rapidement gravi les échelons du mouvement, alors même que l’AfD se radicalisait, au lieu de parier sur la normalisation engagée par d’autres partis d’extrême droite européens.

Elle s’est fait connaître du grand public lors de ses débuts à la télévision en 2016. Les médias allemands avaient à l’époque été intrigués par cette « homosexuelle, mère, entrepreneuse — et membre de l’AfD ». 

Au début de sa carrière, Alice Weidel a tenté de réconcilier ces contradictions, en se référant au multiculturalisme de l’Allemagne.

« Je ne suis pas ici malgré mon homosexualité, mais à cause de mon homosexualité », avait-elle expliqué, arguant que l’AfD était prétendument le seul parti à combattre les attaques « musulmanes » contre les homosexuels.

Un autre membre de l’AfD considère l’ascension et le ralliement d’Alice Weidel à l’extrême-droite comme « opportuniste ». Alors que certains dirigeants du mouvement ont démissionné ces dernières années, à mesure que le parti adoptait des positions de plus en plus radicales, Alice Weidel y est restée et a profité de la vacance du pouvoir pour en prendre la tête en 2022.

Alice Weidel explique que son modèle est Margaret Thatcher, mais n’a jamais désavoué les éléments les plus radicaux de son parti, y compris Björn Höcke – un ethno-nationaliste, condamné à deux reprises pour avoir utilisé le slogan nazi « Alles für Deutschland » (Tous pour l’Allemagne).

Si la cote de popularité de la candidate est faible, elle est ainsi plus élevée que celle des figures les plus radicales de son parti. « Alice Weidel est la prima ballerina, qui passe bien à la télévision et fait de bons discours », souligne une source de l’AfD.

Alice für Deutschland ?

La stratégie semble fonctionner.

Avec la question centrale du parti — l’immigration — en tête de l’agenda politique, les sondages prévoit un résultat record pour l’AfD, avec plus de 20 % des suffrages le jour de l’élection.

Cela signifie qu’Alice Weidel n’est guère incitée à la modération.

Après avoir été nommée candidate du parti à la chancellerie, elle a adopté le terme de « remigration ». Bien qu’elle le définisse comme l’expulsion des immigrés clandestins, la plupart des gens y voient un moyen d’expulser les Allemands appartenant à des minorités ethniques.

S’il n’y a pratiquement aucune chance que l’AfD rejoigne un gouvernement après les élections, étant donné qu’aucun des autres partis n’est disposé à entrer en coalition avec elle, certains pensent que la cote d’Alice Weidel au sein du parti devrait encore augmenter.

En 2022, l’AfD avait explicitement accepté l’option d’un leader unique au lieu d’un duo. Ce qui pourrait finir par arriver, puisqu’Alice Weidel a devancé Tino Chrupalla pour obtenir la candidature à la chancellerie.

Deux sources ont confirmé que Tino Chrupalla envisageait de se positionner à Bruxelles, pour devenir la tête de liste du parti aux européennes de 2029. Ce dernier n’a pas répondu à une demande de commentaires.

Même s’il y a toujours deux Alice Weidel, elles se dirigent toutes deux vers l’extrême droite allemande.

(LG)