Législatives : dans le bastion de gauche du Puy-de-Dôme, l'inexorable montée du RN
Terre historiquement ancrée à gauche, le département du Puy-de-Dôme a enregistré comme le reste du territoire français une forte progression du Rassemblement national (RN) lors du premier tour des législatives, le parti d'extrême droite passant de 7,99% des suffrages en 2022, à 21,78%. Reportage.
Terre historiquement ancrée à gauche, le département du Puy-de-Dôme a enregistré comme le reste du territoire français une forte progression du Rassemblement national (RN) lors du premier tour des législatives, le parti d’extrême droite passant de 7,99% des suffrages en 2022, à 21,78%. Reportage.
Longtemps, on a vécu ici des usines de pneumatiques Michelin, qui assuraient la prospérité de la région, et des élevages bovins, nombreux dans ce massif volcanique. Clermont-Ferrand, la préfecture du Puy-de-Dôme, était depuis le Seconde Guerre mondiale un bastion de la gauche, mais les équilibres politiques sont rapidement en train de changer.
Lors des européennes du 9 juin dernier, le RN était arrivé pour la première fois en tête dans la capitale historique de l’Auvergne, avec près de 20% des suffrages. Au premier tour des élections législatives qui se sont tenus dimanche [30 juin], le parti d’extrême-droite a recueilli 21,78% des voix dans l’ensemble du département, contre à peine 7,99% en 2022.
La montée inexorable du RN
Investi par l’alliance des gauches du Nouveau Front populaire (NFP) pour la 3e circonscription du Puy-de-Dôme, le candidat écologiste Nicolas Bonnet explique pour Euractiv observer sur le terrain la montée de l’extrême droite. « Quand on discute avec les gens, on le ressent et certains n’hésitent pas à le dire [qu’ils votent RN] », souligne-t-il.
Un constat partagé par le communiste André Chassaigne, localement très implanté, qui expliquait dans la presse n’être « pas surpris » par le score du parti de Marine Le Pen. « Je m’y attendais. J’ai pris conscience de cette vague RN sur les marchés, lors des réunions publiques », affirmait-il.
En 2022, la gauche avait emporté trois circonscriptions du département, la majorité présidentielle les deux restantes. Cette année, le Rassemblement national s’est partout qualifié pour le second tour.
Alors que l’extrême droite s’impose dans les zones rurales, les périphéries et les villes moyennes de l’Hexagone, les raisons de son succès sont les mêmes ici qu’ailleurs : le sentiment d’être abandonné par les pouvoirs publics, la hausse du coût de la vie, le rejet de la politique d’Emmanuel Macron, les débouchés économiques incertains, l’insécurité, etc.
Les raisons de ce vote extrême
Sur le marché de Chamalières, dans l’ancien fief du président Valéry Giscard d’Estaing, les électeurs du RN qui ont accepté d’expliquer leurs votes à Euractiv, mettent en avant le besoin de changement.
« Je veux du renouveau, je veux que cela bouge », explique Henriette, secrétaire dans une PME, qui dénonce le coût de la vie et « l’insécurité ambiante ».
Au micro de France 3 Auvergne, Manuela, agent de cantine scolaire, souligne pourquoi elle a de nouveau voté pour le parti de Jordan Bardella, après les élections européennes : « Quand je vois les factures qui augmentent : le gaz, l’eau, l’électricité… Mon loyer a pris 80 euros en un an et que je n’ai droit à aucune aide. Oui, j’ai un sentiment d’abandon. J’ai l’impression qu’on n’aide plus les Français ».
« Le vote en faveur du RN n’est pas un vote de dépit, c’est un vote d’adhésion », voulait pourtant croire Isabelle Dupré, la candidate du RN pour la 2e circonscription du Puy-de-Dôme, dans une interview au quotidien régional La Montagne, au soir du premier tour.
Un problème systémique
Selon le sociologue et politiste Félicien Faury, auteur du livre Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, paru en 2024, le vote RN se fonde principalement sur les « inégalités de classe subies », d’un « électorat plutôt précaire, populaire, ouvrier […] dont les préoccupations vont porter davantage sur les questions de redistribution, de logement, d’éducation. »
Comme le décrit pour Euractiv, Christophe Bouillaud, professeur à Sciences Po Grenoble, ce « peuple du diesel » vit loin des centres urbains, à la campagne ou en périphérie, avec un mode de vie fortement dépendant de l’usage de la voiture et du gaz, pour se chauffer et cuisiner. Selon lui, c’est ce sentiment de déclassement qui pousse une partie de la population française à voter pour l’extrême droite, alors que le RN n’a jamais fait l’expérience du pouvoir au niveau national.
Loin de l’agitation de la capitale ou des circonscriptions les plus médiatiques, le département du Puy-de-Dôme résume cette « France hors-champs », et pourrait pour la première fois de son histoire envoyer un député RN à l’Assemblée nationale.
[Édité par Laurent Geslin]