Les 100 premiers jours du chancelier allemand Friedrich Merz

Dette record, hyperactivité diplomatique, promesses migratoires en demi-teinte… Retour sur les 100 premiers jours de Friedrich Merz à la tête de la première économie de l'UE.

EURACTIV Allemagne
Congress Of The European People’s Party (epp) In Valencia
Friedrich Merz, chancelier allemand. [Eduardo Manzana/Europa Press via Getty Images]

Si l’on regarde de près l’histoire récente, les cent premiers jours de Friedrich Merz à la tête du gouvernement fédéral allemand ont presque ressemblé à une promenade de santé.

Son prédécesseur socialiste Olaf Scholz avait dû affronter l’invasion à grande échelle de l’Ukraine à peine 78 jours après son investiture. Avant lui, Angela Merkel avait eu à gérer au début de ses quatre mandats de nombreux problèmes, notamment la crise de la dette grecque, l’annexion de la Crimée ou encore l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Pour autant, le mandat de Friedrich Merz n’a pas démarré sans embûches : tensions persistantes avec Moscou, marasme économique, afflux de demandeurs d’asile et guerre à Gaza composent un tableau bien sombre. Aussitôt en poste, le chancelier allemand a présenté non pas un plan de 100 jours, mais un « plan d’action immédiat », promettant qu’à la mi-année « tout le monde verrait clairement que l’Allemagne va de l’avant ».

Alors que l’échéance approche à grands pas, et que ce mercredi 13 août marque les 100 jours de son accession au pouvoir, revenons sur quelques éléments marquants de son début de mandat.

Un démarrage difficile

Friedrich Merz s’était engagé à mettre fin aux querelles intestines qui avaient affaibli la précédente coalition, dite de « feu tricolore » et composée du Parti social-démocrate (SPD) d’Olaf Scholz, du Parti libéral-démocrate (FDP) et des Verts.

Mais la sienne — formée des partis frères Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) et Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU) ainsi que du SPD — dispose de l’une des plus courtes majorités de l’histoire d’après-guerre, exposée aux frondes parlementaires.

Symbole de ces fragilités : il a fallu deux votes à Friedrich Merz pour être élu chancelier par le parlement — une situation sans précédent. Lors du premier scrutin, il totalisait 18 voix de moins que la majorité requise.

Le vote ayant eu lieu à bulletins secrets, il est impossible de connaître l’identité de ces 18 députés ainsi que leurs motivations. Cependant, ce n’est un secret pour personne que le style clivant et la gestion de Friedrich Merz lui ont valu de nombreux ennemis, jusque dans ses propres rangs.

Ses choix budgétaires, comme l’abandon soudain du « frein à l’endettement » inscrit dans la constitution, ont braqué les partisans de l’orthodoxie financière dans sa famille politique, tandis que ses virages diplomatiques, notamment sur Israël (avec une décision de suspension partielle d’exportations d’armes décidée sans consulter son cabinet et les députés de son camp), n’ont pas amélioré sa réputation ces dernières semaines. L’échec de l’élection d’un juge libéral à la Cour constitutionnelle, sur fond de rébellion conservatrice, a encore exacerbé les tensions.

Le chancelier aux mille milliards

Avant même d’entrer à la chancellerie, Friedrich Merz a rompu avec la discipline budgétaire qui marquait la politique allemande depuis 2008. Sa coalition a exempté les dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB du frein à l’endettement et créé un fonds d’infrastructure hors budget de 500 milliards d’euros.

Résultat : selon les projets de budget du gouvernement, la dette publique pourrait gonfler de 850 milliards d’euros — environ 1 000 milliards de dollars — d’ici à la fin de son mandat. Il s’agit d’un tiers de plus qu’au cours des cinq années précédentes. Entre 2014 et 2020, l’Allemagne n’avait contracté aucune nouvelle dette.

Une grande partie de cette dette servira à financer le nouvel objectif de dépenses de défense de 5 % fixé par l’OTAN (dont 3,5 % pour les dépenses militaires strictes et 1,5 % pour les dépenses telles que la protection des infrastructures critiques et la préparation du secteur civil), six ans avant l’échéance de 2035. Cela constitue un revirement notable pour un pays réticent au réarmement et qui peine déjà à atteindre le précédent objectif de 2 %.

Bien que l’impact économique de ces mesures reste incertain, certains signes encourageants pointent déjà. La confiance des entreprises dans l’économie est en légère progression depuis l’élection de Friedrich Merz, confirmant une tendance à la hausse. Une croissance modérée est prévue pour 2025-2026 après deux années de récession.

Toutefois, les droits de douane imposés par Donald Trump sur les importations européennes, en particulier sur les voitures, menacent désormais l’économie allemande, fortement dépendante des exportations.

En parallèle, des experts mettent en garde contre le fait que la politique de dépenses de Friedrich Merz ne s’accompagne pas de réformes structurelles.

475 Auf Wiedersehens

Sur le plan migratoire, le « Migrationswende » (tournant en matière de migration) promis par le responsable politique bavarois reste pour l’heure largement symbolique.

Au cours de ses cent premiers jours au pouvoir, 475 demandeurs d’asile ont été refoulés à la frontière, tandis que 23 000 demandes ont été déposées.

Friedrich Merz avait pourtant promis de fermer efficacement la frontière à tous les réfugiés après une série d’attaques violentes, dont certaines ont été liées à des demandeurs d’asile déboutés. La mesure est entrée en vigueur dès son premier jour à la chancellerie, sans effet notable jusqu’à présent.

Le gouvernement Merz met toutefois tout en œuvre pour accélérer la baisse de l’immigration clandestine amorcée sous le gouvernement précédent.

Un diplomate hyperactif

Friedrich Merz s’est distingué de ses prédécesseurs par une intense activité au niveau européen, devenant le premier chancelier d’après-guerre à visiter neuf capitales du continent au cours de son premier mois en poste.

Il s’est également rendu en Pologne dès son premier jour à la chancellerie.

Cette hyperactivité diplomatique souligne l’ambition personnelle de l’ancien député européen de restaurer le leadership allemand en Europe. Et l’on peut dire qu’il a généralement été à la hauteur de cet objectif : chaque fois que l’Europe a besoin de se coordonner, le chancelier répond à l’appel.

Cela n’est toutefois pas toujours à l’avantage de Bruxelles, car le Bavarois préfère les formats restreints — généralement avec le Royaume-Uni, la France et parfois la Pologne — plutôt que de travailler avec les institutions européennes.

Mais les bonnes intentions ne se traduisent pas nécessairement en résultats concrets : la relation entre Friedrich Merz et Emmanuel Macron et sa proximité avec la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen se heurtent déjà à des obstacles politiques.

Cette stratégie semble obtenir un certain succès auprès des Allemands. Selon un sondage Forsa publié mi-juin, 56 % des Allemands approuvent la diplomatie de Friedrich Merz. Ce soutien dépasse son propre camp, avec près des deux tiers des électeurs du SPD (75 %) et des Verts (71 %).

Au regard de son hyperactivité sur le volet diplomatique, la presse allemande a surnommé Friedrich Merz « Außenkanzler », une personnalité politique hybride entre le ministre des Affaires étrangères et le chancelier fédéral.

La sagesse avec laquelle Friedrich Merz a appréhendé Donald Trump serait en partie à l’origine de la décision du président américain d’autoriser les Européens à acheter de nouvelles armes pour l’Ukraine, même si le Bavarois n’a pas réussi à tenir sa promesse de livrer des missiles de croisière Taurus à Kiev.

Sa décision de limiter les exportations d’armes vers Israël marque un autre revirement spectaculaire par rapport à sa position antérieure, mais le rapproche de l’opinion publique : 73 % des Allemands sont favorables à au moins certaines restrictions visant Tel-Aviv.

 

Une popularité en berne

Sur le plan de l’image, le constat est sévère : 65 % des Allemands se disent mécontents de Friedrich Merz, contre 40 % pour Olaf Scholz au même stade de mandat, selon le dernier sondage Deutschlandtrend.

Il n’y a rien à faire, de nombreux Allemands ne l’aiment tout simplement pas. Et ses revirements et sa gestion chaotique de la coalition alimentent le doute sur ses capacités de meneur.

Son salut pourrait venir d’un redressement rapide de l’économie grâce à sa politique de dépenses ambitieuse. Sans cela, l’Alternative für Deutschland (AfD) pourrait continuer de capitaliser sur la défiance croissante des électeurs.

(asg, sn)