Les droits linguistiques de la minorité hongroise d’Ukraine au cœur de la querelle entre Kiev et Budapest

Alors que l’Union européenne lance des négociations d’adhésion avec l’Ukraine, la Hongrie, qui assurera la présidence du Conseil de l’UE du 1er juillet au 31 décembre, pourrait entraver le processus, les droits des minorités étant la principale source de discorde.

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People protest against Ukraine’s New Education Law
Manifestants contre la loi ukrainienne sur l’éducation devant l’ambassade d’Ukraine à Budapest, en Hongrie, le 13 octobre 2017. [ EPA-EFE/Zoltan Mathe ]

Alors que l’Union européenne lance des négociations d’adhésion avec l’Ukraine, la Hongrie, qui assurera la présidence du Conseil de l’UE du 1er juillet au 31 décembre, pourrait entraver le processus, les droits des minorités étant la principale source de discorde.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a fréquemment accusé le gouvernement ukrainien de porter atteinte au droit des Hongrois ethniques résidant dans la région ukrainienne de Transcarpatie de parler leur langue maternelle dans l’éducation et l’administration publique.

Une grande marge de manœuvre

Selon le recensement de 2001, les Hongrois représentaient 12 % (environ 150 000 personnes) de la population de la région du sud-ouest, bien que beaucoup aient émigré depuis le début de l’invasion russe.

Après la prise partielle du contrôle de la région orientale du Donbass par des forces russes en 2014 et l’annexion de la Crimée par Moscou, l’Ukraine a tenté de renforcer son identité nationale.

En 2017, Kiev a adopté une loi pour promouvoir la langue nationale, rendant obligatoire l’apprentissage de l’ukrainien dès le CM2. Même si cette loi visait principalement le russe, elle a également affecté les autres minorités, telles que les Polonais, Hongrois, Roumains, Slovaques et Grecs.

Un amendement ultérieur a précisé que 100 % de l’enseignement pouvait être dispensé dans une langue minoritaire de l’UE du CP au CM1. À partir du CM2, au moins 20 % du temps d’étude doit être consacré à l’ukrainien, pour atteindre progressivement 40 % en troisième et 60 % en terminale.

« D’une part, la mise en œuvre de la loi constitue un défi ; personne ne contrôle la langue parlée. D’autre part, cela laisse une grande marge de manœuvre pour les écoles et les enseignants », a confié à Euractiv Dmytro Tuzhansky, expert des relations ukraino-hongroises.

La loi de 2017 a été modifiée à plusieurs reprises pour satisfaire les minorités, la période de transition passant de trois à cinq ans jusqu’en 2022. Après l’invasion russe à grande échelle en Ukraine, la période de transition a été prolongée d’un an. Les écoles privées, quant à elles, ne sont pas concernées.

En réponse à cette loi, toutefois, le gouvernement de Viktor Orbán a bloqué un financement crucial de l’UE pour l’Ukraine et a menacé d’entraver les efforts d’adhésion du pays à l’UE, détériorant ainsi les relations diplomatiques.

En décembre, juste avant la fin de la période de transition, Kiev a modifié le texte pour se conformer à la condition d’adhésion à l’UE, à la recommandation de la Commission de Venise et aux exigences politiques de la Hongrie.

Selon la nouvelle législation, quatre matières sont obligatoires en ukrainien : la langue, la littérature, l’histoire et les cours civiques.

« Donc, en réalité, la loi sur l’éducation de 2017 n’a jamais été vraiment mise en œuvre », a déclaré le directeur de l’Institute of Central European Strategy basé à Oujhorod, capitale de l’oblast de Transcarpatie.

Lettre à Viktor Orbán

Entre-temps, la minorité hongroise a développé un réseau d’écoles privées en Transcarpatie, où les élèves étudient uniquement en hongrois.

« Les Hongrois peuvent étudier en hongrois en Transcarpatie sans aucun problème, totalement ou partiellement. Tous les débats se déroulent à un niveau élevé entre Kiev et Budapest. Il semble que personne ne demande [l’avis de] la minorité », a expliqué M. Tuzhansky.

En décembre, en effet, plusieurs dirigeants de la minorité hongroise en Ukraine ont exhorté Viktor Orbán à ne pas bloquer l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, soulignant « les progrès significatifs dans la mise en œuvre des recommandations de la Commission européenne sur la garantie des droits des minorités nationales ».

« Le nouveau projet de loi adopté par le parlement ukrainien reflète de manière significative les intérêts des minorités nationales et bénéficie de notre soutien total », indique la lettre adressée au président du Conseil européen, Charles Michel, et à Viktor Orbán.

« Dans le même temps, nous espérons que toutes les dispositions adoptées dans cette loi exhaustive seront mises en œuvre […] en tenant compte de toutes les propositions soumises par les ONG des Hongrois de Transcarpatie. »

Malgré ces affirmations, en janvier 2024, le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szijjártó a demandé « la restitution à sa minorité nationale des droits dont elle a bénéficié jusqu’en 2015 » après des entretiens à Oujhorod avec son homologue ukrainien Dmytro Kouléba.

En mars 2024, la Hongrie a envoyé à Kiev et aux États membres de l’UE une liste de 11 nouvelles revendications concernant la minorité hongroise en Ukraine.

Le document, non divulgué, comprend la création d’un statut spécial pour les écoles hongroises, la possibilité d’utiliser le hongrois dans les documents officiels et la communication avec l’État, ainsi que la nomination d’un délégué hongrois au Parlement ukrainien pour assurer une représentation politique.

Double nationalité

« Nous ne voulons rien de plus que ce que nous avons dans l’Union européenne », a déclaré à la Deutsche Welle Ukraine Laslov Zubanych, chef du Parti démocratique des Hongrois d’Ukraine, l’un des deux partis hongrois actifs en Ukraine et signataire de la lettre.

« Si l’Ukraine veut rappeler les personnes de l’étranger qui, y compris pendant la guerre, ont reçu la citoyenneté d’autres États, elle doit résoudre cette question », a-t-il ajouté.

En effet, une autre source de colère de la minorité hongroise est le fait que, même s’ils possèdent également un passeport hongrois, les hommes de 18 à 60 ans qui peuvent être enrôlés sont interdits de quitter le pays.

Le président Volodymyr Zelensky a présenté en janvier un projet de loi visant à autoriser la citoyenneté multiple et à se conformer aux pratiques de l’UE. Toutefois, les règles relatives à la mobilisation militaire des citoyens ukrainiens, même titulaires également d’un passeport étranger, ne seraient pas modifiées.

Bien que l’Ukraine ne reconnaisse pas la double nationalité, Budapest a longtemps octroyé des passeports à la minorité hongroise, courtisant ainsi ses votes. Le gouvernement et plusieurs fonds liés à Viktor Orbán ont investi des milliards dans cette région pauvre en soutenant des activités culturelles et sociales, souvent étroitement liées à la politique.

[Édité par Anna Martino]