Les (étroites) marges de manœuvre d'un ministre de l’agriculture RN au Conseil

En cas de majorité absolue du Rassemblement national (RN) à l'Assemblée nationale, un ministre de l'agriculture d'extrême droite siégera au Conseil des ministres de l'Agriculture de l'UE, mais sans grandes possibilités de peser, si ce n'est idéologiquement, contre le Pacte vert et son volet agricole, la Stratégie de la ferme à la table (Farm to fork).

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Au Conseil un ministre français RN pourrait s’associer à son collègue italien de Fratelli d’Italia, Francesco Lollobrigida, mais aussi avec les ministres hollandais, hongrois, autrichien et tchèque, pour une alliance d’extrême droite agricole européenne. [Alexandros Michailidis / Shutterstock]

En cas de majorité absolue du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, un ministre de l’agriculture d’extrême droite siégera au Conseil des ministres de l’Agriculture de l’UE, mais sans grandes possibilités de peser, si ce n’est idéologiquement, contre le Pacte vert et son volet agricole, la Stratégie de la ferme à la table (Farm to fork).

Une majorité absolue Rassemblement national (RN) aux élections législatives donnerait à Jordan Bardella le pouvoir constitutionnel de choisir le prochain ministre de l’Agriculture. En cas de majorité relative, l’hypothèse semble assez improbable.

« Les questions agricoles sont importantes pour la France, c’est un domaine structurant, avec un budget, une histoire, et cela répond en ce moment à de forts enjeux », souligne Sébastien Abis, directeur du think tank agricole Demeter et chercheur à l’IRIS.

« Et en cas de majorité relative RN, ce portefeuille fera probablement l’objet de fortes négociations », explique-t-il.

Alors que Marine Le Pen a martelé ces derniers jours que le RN était prêt à gouverner, peu de noms ont fuité concernant le portefeuille de l’agriculture. « Je ne vois pas d’expert agricole au Rassemblement national », a récemment tranché pour d’Euractiv la présidente du Copa, le puissant syndicat des agriculteurs européens, Christiane Lambert.

Qui pour remplacer Marc Fesneau ?

Deux noms circulent néanmoins dans le landerneau agricole. Gilles Lebreton, ancien eurodéputé RN et ancien membre de Commission de l’agriculture et du développement rural au Parlement européen, dont les compétences sont reconnues, même chez ses adversaires politiques.

Le député sortant Grégoire de Fournas, viticulteur dans la région de Bordeaux en passe d’être réélu (42 % au premier tour), figurerait également dans la short list.

Ces deux cadres du parti entouraient – avec Julien Odoul et Edwige Diaz – Jordan Berdella lors du dernier Salon de l’Agriculture.

Un autre élu avait été envoyé par le parti pour présenter le programme du RN lors du grand oral de la FNSEA en mai dernier : le nouveau député européen Gilles Pennelle (15e de la liste), président du groupe RN au Conseil régional de Bretagne.

« Je reproche au ministre de l’Agriculture de ne pas défendre les intérêts de la France », avait-il déclaré devant le premier syndicat agricole, critiquant le travail de l’actuel ministre Marc Fesneau, au Conseil de l’UE depuis 2022.

Marge de manœuvre au Conseil

Qu’attendre d’un ministre de l’agriculture RN en cas de majorité absolue dimanche ? Ce dernier siègerait au Conseil des ministres de l’Agriculture de l’UE, composé des 27 ministres de l’UE qui votent, avec le Parlement, les grands textes européens.

Pour qu’un texte y soit adopté, le Conseil doit généralement obtenir une majorité qualifiée, c’est-à-dire 50 % des voix (15 pays), représentant 65 % de la population européenne.

Le ministre français pourrait s’associer à son collègue italien de Fratelli d’Italia, Francesco Lollobrigida, mais aussi avec les ministres hollandais, hongrois, autrichien et tchèque, pour une alliance d’extrême droite agricole européenne.

Mais cumulées, les populations de ces six pays ne dépassent pas 35,7 % de celle de l’UE, comme l’a récemment calculé Public Sénat. Pas de quoi imposer une position commune.

Sur les nouvelles techniques génomiques (NBT), un dossier qui arrivera rapidement sur la table du Conseil, un ministre RN pourrait conserver la ligne traditionnellement favorable de la France et encourager l’adoption de ces techniques. 90 % des eurodéputés RN français avaient d’ailleurs voté pour le texte au Parlement.

Autre chantier de la prochaine législature : la révision de la législation sur le bien-être animal. Sur ces questions, la position de la France sera en revanche imprévisible. Critiqué par les ONG de défense des animaux pour son immobilisme, le RN reste divisé – plusieurs eurodéputés ayant défendu à Strasbourg l’interdiction de l’exportation des animaux vivants.

« Le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau a refusé de se joindre aux nombreux pays qui réclament l’arrêt de l’exportation d’animaux vivants vers les pays hors de l’Union européenne. Cette décision est un faux pas politique et moral », avait même déploré en mai 2023 l’eurodéputée RN Aurelia Beigneux.

Une chose est sûre, la France pourrait contribuer à freiner l’avancée de la Stratégie de la ferme à la table (Farm to fork), le volet agricole du Pacte vert pour l’Europe, qui prévoit notamment de diviser par deux l’usage de pesticides d’ici 2030.

Selon l’extrême droite, cette feuille de route environnementale mine la compétitivité économique et menace la souveraineté alimentaire européenne. Cette aversion pour les textes environnementaux est d’ailleurs le seul véritable ciment qui lie ces forces politiques, par delà les divergences d’intérêts.

Nationalisation de la PAC

« Certaines idées circulent mieux aujourd’hui qu’il y a dix ans, au regard de la présence plus importante de l’extrême droite durant les élections européennes. Un ministre RN appuyé par des alliés contribuerait à les diffuser, d’autant plus qu’il s’agit d’un domaine hautement stratégique pour ces forces politiques », avertit Sébastien Abis.

Selon lui, outre le détricotage de Farm to fork, un ministre français d’extrême droite pourrait prôner une renationalisation plus importante de la Politique agricole commune (PAC). Les négociations auront lieu prochainement pour échafauder une nouvelle version post 2027.

La PAC risque d’être une source majeure de tension entre Paris et Bruxelles en cas de cohabitation, puisque Jordan Bardella a annoncé diminuer la contribution de la France au Budget de l’UE – tout en voulant « garantir » le budget de la PAC, dont la France est la première bénéficiaire (neuf milliards d’euros par an).

« Le risque de juxtaposition des partis nationalistes au Conseil est inquiétant pour l’unité de l’UE, au moment où nous avons besoin de l’Europe face aux grands blocs comme la Chine ou la Russie », ajoute Christiane Lambert, qui déplore ce retour des « égoïsmes » nationaux pour l’agriculture.

Emmanuel Macron aura toutefois du mal à laisser le secteur – plus de 2 % du PIB français – entre les mains du RN, de l’avis de Sébastien Abis, qui s’attend à un bras de fer sur ce sujet lors d’une potentielle cohabitation.

« Un ministre de l’agriculture RN sera avant tout vu comme un ministre RN au niveau de l’UE, il devra donc être très bon pour gagner en crédibilité vis-à-vis de ses collègues. Il aura probablement moins de possibilités que ses prédécesseurs », avance l’expert.