Les menaces nucléaires de la Russie suscitent de vives réactions au sein de l'UE
En Europe, les menaces de la Russie de recourir à l’arme nucléaire dans le contexte de la guerre en Ukraine ont donné naissance à un débat sur les armes nucléaires, qui pourrait s’avérer incontrôlable.
En Europe, les menaces de la Russie de recourir à l’arme nucléaire dans le contexte de la guerre en Ukraine ont donné naissance à un débat sur les armes nucléaires, qui pourrait s’avérer incontrôlable.
Parvenir à trouver le bon ton en matière de communication nucléaire semble être un véritable défi pour les dirigeants européens, alors que les propos inadaptés peuvent conduire le monde au bord d’une guerre nucléaire.
« Toute attaque nucléaire contre l’Ukraine entraînera une réponse — pas une réponse nucléaire mais une réponse tellement puissante du point de vue militaire — que l’armée russe sera anéantie », a déclaré Josep Borrell, diplomate en chef de l’UE, dans des propos étonnamment brutaux jeudi (13 octobre).
Cette déclaration fait suite à la rhétorique de plus en plus offensive du président russe Vladimir Poutine et à ses menaces répétées de recours aux armes nucléaires pour protéger le territoire russe.
« M. Poutine dit qu’il ne bluffe pas avec la menace nucléaire. Il doit alors comprendre que les pays qui soutiennent l’Ukraine, l’Union européenne et ses États membres, les États-Unis et l’OTAN, ne bluffent pas non plus », a averti M. Borrell.
Les commentateurs ont noté que M. Borrell, qui représente le volet diplomatique de l’UE, semble avoir outrepassé ses prérogatives en menaçant la Russie d’un anéantissement militaire total, notamment dans la mesure où le bloc n’est pas encore une puissance militaire à part entière.
M. Borrell a également décrit l’Europe comme un « jardin » de liberté politique et de prospérité économique, mais a ajouté que le reste du monde était surtout une « jungle ».
Interrogé sur les commentaires de M. Borrell concernant l’anéantissement militaire, le principal porte-parole de l’UE pour les affaires étrangères, Peter Stano, a déclaré qu’une frappe nucléaire russe contre l’Ukraine changerait totalement la donne et que les États membres de l’UE se préparaient à tous les scénarios possibles.
Plusieurs diplomates européens ont semblé ne pas apprécier les remarques de M. Borrell, tandis que des experts militaires ont souligné que l’intérêt de la dissuasion nucléaire est de rester vague sur la réponse potentielle qu’elle pourrait déclencher.
« Nous ne devrions pas nous vanter de ce que nous pourrions ou ne pourrions pas faire », a déclaré un diplomate européen dans une critique voilée.
Selon Emmanuel Macron, « moins on en parle, plus on est crédibles »
Dans une interview accordée à France 2 le même jour, le président Emmanuel Macron a suggéré que la France ne répondrait pas par une frappe nucléaire si l’Ukraine en était touchée.
M. Macron a également mis en garde contre les responsabilités des dirigeants en matière de rhétorique nucléaire et a déclaré avoir parlé « plusieurs fois » à M. Poutine.
« On a une doctrine [nucléaire], elle est claire », a déclaré M. Macron. « La dissuasion fonctionne mais, moins on en parle, moins on agite la menace, plus on est crédible. »
« Trop de gens en parlent », a ajouté M. Macron – ces remarques ayant ensuite suscité des critiques de la part d’observateurs et d’opposants politiques.
La décision de M. Macron de préciser les limites de la doctrine nucléaire de la France et le moment choisi pour faire cette déclaration sont « curieux », a déclaré Bruno Tertrais, directeur adjoint du think tank Fondation pour la recherche stratégique.
«À mon sens, la bonne réponse était : “je ne rentrerai pas dans ce jeu […] et, quoi qu’il en soit, M. Poutine doit savoir qu’il serait perdant“ », a-t-il tweeté.
La France étant la seule puissance nucléaire de l’UE, ses propos selon lesquels il ne répondrait pas à une attaque nucléaire en Ukraine « ou dans la région » ne risquent pas de passer inaperçus auprès des autres membres de l’OTAN en Europe de l’Est.
Ce sont eux qui, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, font particulièrement confiance à l’article 5 de la clause de défense mutuelle de l’alliance, selon lequel les membres doivent assurer la défense des autres membres en cas d’attaque.
La position de l’OTAN est claire, mais plus prudente
M. Poutine franchirait une « ligne très importante » s’il ordonnait l’utilisation d’armes nucléaires en Ukraine, a averti jeudi (13 octobre) le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg.
À la question de savoir ce que l’OTAN ferait si la Russie lançait une attaque nucléaire, M. Stoltenberg a répondu : « Nous ne nous étendrons pas sur la manière exacte dont nous répondrons, mais bien sûr, cela changera fondamentalement la nature du conflit. Cela signifiera qu’une ligne très importante a été franchie. »
Il a également ajouté que « même l’utilisation éventuelle d’une arme nucléaire de moindre envergure serait une chose très grave, qui changerait fondamentalement la nature de la guerre en Ukraine, et bien sûr, cela aurait des conséquences. »
Les remarques de M. Stoltenberg ont été formulées à l’issue de la réunion semestrielle du Groupe des plans nucléaires de l’OTAN, qui s’est tenue à huis clos entre les ministres de la Défense de l’Alliance à Bruxelles cette semaine.
En outre, les inquiétudes ne cessent de croître face à l’insistance de M. Poutine, qui affirme qu’il utilisera tous les moyens nécessaires pour défendre le territoire russe.
L’alliance militaire et la Russie doivent toutes deux organiser des exercices nucléaires dans les prochains jours.
L’exercice de routine annuel de l’alliance, baptisé « Steadfast Noon », réunira 14 membres de l’OTAN et des avions à capacité nucléaire, mais ne comportera pas de bombes réelles. Des avions à réaction conventionnels et des avions de surveillance et de ravitaillement y participent aussi régulièrement.
L’objectif est de veiller à ce que le personnel et les équipements de l’alliance soient préparés au pire des scénarios et, dans le contexte actuel, de donner un « sentiment de sécurité » aux membres de l’alliance, comme l’ont déclaré des diplomates de l’OTAN.
Un haut responsable de l’OTAN a déclaré mercredi qu’une frappe nucléaire russe sur l’Ukraine entraînerait « presque certainement une réponse physique de la part de nombreux alliés, et potentiellement de l’OTAN elle-même ».
Interrogé en début de semaine sur le fait de savoir si le moment était mal choisi pour procéder à un tel exercice, M. Stoltenberg a déclaré aux journalistes : « Ce serait un très mauvais signal si nous annulions soudainement un exercice de routine prévu de longue date en raison de la guerre en Ukraine ».
L’exercice annuel russe Grom, quant à lui, se déroule normalement fin octobre et permet à la Russie de tester ses bombardiers, sous-marins et missiles à capacité nucléaire.
« Nous allons surveiller cela comme nous le faisons toujours. Et, bien sûr, nous resterons vigilants, notamment à la lumière des menaces nucléaires voilées et de la rhétorique dangereuse que nous avons constatées du côté russe », a déclaré M. Stoltenberg.