L’Europe sous pression : les États membres de l’UE qui peinent à former des gouvernements
Oubliez l’Europe. Si Henry Kissinger était encore en vie, il se demanderait qui appeler pour joindre l’Allemagne, la Belgique ou même la Bulgarie.
Oubliez l’Europe. Si Henry Kissinger était encore en vie, il se demanderait qui appeler pour joindre l’Allemagne, la Belgique ou même la Bulgarie.
Une demi-douzaine de pays de l’Union européenne (UE) sont actuellement dépourvus de gouvernement en état de fonctionner. Et avec Ursula von der Leyen chez elle à Hanovre, atteinte d’une pneumonie « aigüe », même la Commission européenne n’a pas de président à plein temps.
Compte tenu de tout ce qui se passe en Europe et dans le monde — du retour imminent de Donald Trump au pouvoir, aux frasques de la Russie dans les pays baltes, en passant par la prise de pouvoir imminente de l’extrême droite en Autriche — le contexte politique que traverse certains pays de l’UE ne pouvait pas tomber plus mal.
La prise de décision au sein de l’UE se complique donc au pire moment. Dans un contexte de vacance du pouvoir, il sera pratiquement impossible de trancher, pour la simple raison que les les gouvernements intérimaires ne sont pas en mesure d’engager leur pays dans quoi que ce soit d’un tant soit peu controversé.
Ne pas mentionner la guerre
L’abondance de gouvernements absents et fragiles, si elle persiste, pourrait rendre beaucoup plus difficile pour l’Europe de répondre à de tels défis, ce qui éroderait encore plus sa position dans le monde.
Alors que Donald Trump demande déjà à l’Europe d’en faire plus pour se protéger et qu’un sommet crucial de l’OTAN doit se tenir à La Haye en juin, les dirigeants européens veulent un front uni pour galvaniser le soutien occidental à l’Ukraine. En outre, l’UE elle-même est confrontée à des attaques hybrides de plus en plus agressives, telles que la coupure de câbles électriques sous-marins desservant l’Estonie — très probablement menées par la Russie.
La nouvelle Commission a également pris ses fonctions fin 2024, et commencera bientôt à soumettre des projets de législation à l’approbation des États membres, notamment une réforme des lois régissant le retour des migrants en situation irrégulière, attendue en mars.
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Le centre politique de la France tente de se maintenir, la coalition allemande s’effondre
La France et l’Allemagne sont plongées dans une crise politique, les deux pays étant soumis à une forte pression de la part de l’extrême droite.
En France, où les gouvernements de coalition sont inhabituels, Emmanuel Macron a récemment nommé le deuxième Premier ministre depuis les élections législatives indécises de l’été dernier. Le premier gouvernement n’a duré que trois mois.
Bien que l’Allemagne soit plus habituée aux coalitions que son voisin gaulois, elle est familière à plus de stabilité. Pourtant, le pays se dirige vers des élections anticipées le 23 février prochain, après le retrait de la coalition tripartite du Parti libéral démocrate (FDP), qui avait pourtant soutenu la majorité des gouvernements allemands formés depuis la création du parti en 1948.
Cependant, comme en France, le centre politique subit la pression d’un mouvement d’extrême droite en plein essor, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).
Cette pression a contraint l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de droite d’Angela Merkel à former une grande coalition avec son ancien rival, le Parti social-démocrate (SPD), en 2013 et en 2018. L’actuel chef de file de l’opposition et tête de liste de la CDU, Friedrich Merz, pourrait bien être confronté à un choix similaire après les élections.
Contrairement au Rassemblement national de Marine Le Pen, l’AfD a commencé par être un parti conservateur relativement modéré. Il s’est séparé de la CDU pour s’opposer à l’euro comme monnaie unique. Mais au cours de la décennie qui a suivi, l’AfD est devenu de plus en plus extrémiste et populiste, et fait désormais campagne sur un programme similaire à celui de son homologue français.
Échec des négociations de coalition en Autriche
De son côté, l’Autriche peine à former un gouvernement depuis les élections générales de septembre. Les pourparlers de coalition ont été interrompus vendredi 3 janvier après le retrait du parti libéral NEOS, en raison d’une impasse sur les coupes budgétaires et la réforme des retraites.
Le chancelier conservateur Karl Nehammer a démissionné samedi 4 janvier, ouvrant la voie au Parti de la liberté (FPÖ) d’extrême droite pour former un gouvernement pour la première fois de son histoire.
Comme partout ailleurs, les grands partis traditionnels autrichiens — le Parti populaire autrichien (ÖVP) de centre droit et le Parti social-démocrate (SPÖ) de centre gauche — ont été mis à mal par la montée en puissance du Parti de la liberté (FPÖ) d’extrême droite.
Toutefois, contrairement aux partis d’extrême droite de l’Allemagne et de la France, le FPÖ a déjà été un partenaire mineur dans plusieurs gouvernements de coalition — la question est maintenant de savoir s’il peut diriger.
Le FPÖ a été fondé dans les années 1950 par un ancien général SS et fonctionnaire nazi, Anton Reinthaller. Il s’est modéré pendant un certain temps, avant de virer nettement à droite à la fin des années 1980.
La Bulgarie se dirige vers une huitième élection législative en quatre ans
La Bulgarie a connu sept élections en quatre ans et pourrait bien en connaître une huitième après l’échec des négociations de coalition au cours du week-end.
Selon le parti conservateur GERB, qui a mis fin aux négociations, celles-ci ont échoué parce que le parti Nous continuons le changement — Bulgarie démocratique (PP — DB) a refusé d’accepter un gouvernement dirigé par Rosen Zhelyazkov, membre du GERB. Les deux partis sont affiliés au Parti populaire européen de centre droit.
Mais l’essentiel de l’agitation récente à Sofia concerne un autre responsable politique, Delyan Peevski, qui fait l’objet de sanctions de la part des États-Unis et de la Grande-Bretagne pour corruption.
Depuis un certain temps, Delyan Peevski fait obstacle à un accord de coalition entre le GERB et le PP-DB, bien qu’il ne soit membre d’aucun de ces deux partis. Le PP-DB a insisté pour que le GERB accepte un cordon sanitaire à son encontre, ce que le leader du GERB, Boïko Borissov, s’est montré réticent à faire jusqu’à présent.
L’ancien homme d’affaires dirige le parti Mouvement pour les droits et les libertés (DPS), qui représente la minorité turque du pays. Il a pris le contrôle du DPS des mains de son ancien chef Ahmed Dogan, qui a ensuite fondé un nouveau parti.
Sous la direction de Delyan Peevski, le DPS a récemment été exclu du Parti de l’Alliance des libéraux et des démocrates pour l’Europe (ALDE), la famille des partis libéraux de l’Union européenne.
Le cas compliqué de la Belgique
Tous les États sans gouvernement ne sont pas nécessairement en crise. Dans certains pays, notamment en Belgique, il est normal que les élections ne débouchent pas sur des gouvernements évidents.
Des pourparlers de coalition sont en cours depuis les élections du 9 juin. Si prédire l’issue de ces pourparlers est un jeu de dupes, le résultat le plus probable est une coalition « Arizona » — nommée d’après les couleurs du drapeau de l’État américain — composée de cinq partis : trois flamands et deux francophones, dont des libéraux et des conservateurs, ainsi qu’un parti social-démocrate de centre gauche.
La Belgique compte également un grand parti d’extrême droite, le Vlaams Belang. Mais l’extrême droite n’est pas la raison pour laquelle la Belgique est l’un des États européens sans gouvernement. Le fédéralisme belge est si complexe et ses partis si fragmentés qu’il serait difficile de former des coalitions nationales, même si l’extrême droite n’existait pas.
Même l’Irlande fait parler d’elle
Après les élections législatives du 29 novembre dernier, la voie vers un gouvernement de coalition stable est relativement dégagée en Irlande. Le nouveau gouvernement ressemblera au précédent, mais avec un troisième partenaire différent — probablement un groupe d’indépendants — et devrait prendre forme dans les prochaines semaines.
La politique sur l’île d’émeraude reste rassurante et banale, même si le nord de l’île est en proie à des dissensions.
Pourtant, même en Irlande, un étrange changement politique s’est produit au cours de la dernière décennie. Jusqu’à récemment, l’Irlande élisait des gouvernements dirigés par l’un des deux principaux partis de centre droit, le Fine Gael ou le Fianna Fáil, l’autre étant à la tête de l’opposition.
Mais depuis 2016, ils travaillent ensemble : d’abord avec un accord de confiance et d’approvisionnement qui a vu le Fianna Fáil soutenir un gouvernement minoritaire du Fine Gael, puis dans une coalition formelle au cours de la période 2020-2024.
Entretemps, le Sinn Féin, parti nationaliste de gauche, autrefois considéré comme un paria en raison de ses liens avec l’Armée républicaine irlandaise (IRA), un groupe terroriste aujourd’hui disparu, est devenu le deuxième parti au parlement national — ou Dáil en irlandais —, derrière le Fianna Fáil et devant le Fine Gael.
Contrairement à la plupart des pays européens, l’Irlande n’a pas de mouvement d’extrême droite organisé digne de ce nom. Cela dit, certains politiciens indépendants ont gagné des sièges au Dáil en faisant campagne sur la colère des électeurs face à l’immigration et à la pression sur le marché du logement.
Le chaos dans la course à la présidence en Roumanie
Un dernier pays presque sans gouvernement à mentionner est la Roumanie. Bien que le pays ait rapidement formé un gouvernement minoritaire après les élections parlementaires de décembre, l’élection présidentielle à deux tours a tourné au chaos.
La cour constitutionnelle du pays a annulé l’élection après le premier tour, craignant que le candidat pro-russe Călin Georgescu, arrivé en tête, n’ait enfreint les règles électorales et n’ait compromis l’équité du scrutin.
L’ensemble du processus va maintenant être repris, en commençant par un examen de la validité de toutes les candidatures, y compris celle de Călin Georgescu.
Georgi Gotev a contribué à la rédaction de cet article.