Moldavie et Ukraine : un élargissement à deux vitesses ?

Mêmes ambitions, rythmes différents : la Moldavie trace sa route vers l’UE, tandis que l’Ukraine piétine. Une dynamique qui oblige Bruxelles à arbitrer entre reconnaissance des efforts moldaves et solidarité politique envers un pays en guerre.

EURACTIV.com
Moldovan President Sandu – EU Commission President Leyen meeting in Brussels
La présidente moldave Maia Sandu et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. [Getty Images/Dursun Aydemir_Anadolu]

La Moldavie souhaite devancer l’Ukraine sur la voie de l’adhésion à l’UE, ce qui place Bruxelles face à un dilemme : comment récompenser les efforts de réforme de Chișinău sans froisser Kiev ?

La Moldavie accueille ce vendredi 4 juillet son tout premier sommet avec l’UE, une étape symbolique qui souligne le rapprochement accéléré du pays avec Bruxelles.

« Ce sommet élève les relations à un tout autre niveau, reconnaissant l’importance stratégique de la Moldavie pour l’UE », a confié la vice-Première ministre moldave, Cristina Gherasimov, à Euractiv à Bruxelles.

Selon le dernier projet de déclaration du sommet, consulté par Euractiv, l’un des principaux résultats attendus est l’inclusion de la Moldavie dans la politique d’itinérance de l’UE, ce qui permettrait de débloquer rapidement des préfinancements au titre du plan de croissance de l’UE pour les Balkans occidentaux et des fonds pour des projets d’infrastructure.

Cependant, derrière ces cérémonies, une question politique difficile se pose : la Moldavie peut-elle avancer seule, rompant le tandem qu’elle forme avec l’Ukraine depuis que les deux pays ont obtenu le statut de candidat en même temps en 2022 ?

Laisser l’Ukraine « derrière » ?

« En ce qui concerne l’adhésion, [le sommet] contribue à créer la dynamique nécessaire pour faire avancer les négociations, en démontrant à la fois la volonté politique et les progrès réalisés en matière de réformes », a déclaré Cristina Gherasimov.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a été sans équivoque sur l’Ukraine : elle ne rejoindra pas l’Union européenne tant qu’il est en poste à Budapest. Les perspectives finales des deux pays restent à la merci du Hongrois, qui maintient son veto sur le processus d’adhésion à l’UE.

Mais Bruxelles semble prête à laisser la Moldavie avancer petit à petit, selon le dernier projet de déclaration du sommet.

Le sommet pourrait voir l’engagement d’ouvrir des négociations sur le « paquet fondamental », c’est-à-dire l’ensemble des réformes en matière d’État de droit, de justice et de lutte contre la corruption que les pays doivent mettre en œuvre avant de s’aligner sur les règles de l’UE dans d’autres domaines.

Toutefois, selon des responsables européens, le langage a été sensiblement adouci. Une version antérieure prévoyait l’ouverture des six chapitres de négociation, mais cet engagement a été supprimé, reflétant les hésitations des États membres de l’UE, qui craignent d’aller trop vite.

Officiellement, les processus d’adhésion de la Moldavie et de l’Ukraine ne sont pas liés, comme cela a été le cas avec la Macédoine du Nord et l’Albanie, aucun des deux pays ne pouvait avancer sans l’autre jusqu’à ce que les dirigeants de l’UE suppriment cette disposition.

Kiev et Chișinău avaient simplement conclu un pacte politique pour se soutenir mutuellement et faire avancer leurs réformes au même rythme. Cependant, cet accord n’est en aucun cas contraignant.

Parallèlement à cela, les inquiétudes quant à l’image que pourrait renvoyer le fait de ne pas accélérer le processus d’adhésion de l’Ukraine, encore en proie à la guerre, ont donné lieu à une communication confuse de la part de Bruxelles, notamment de la commissaire à l’Élargissement, Marta Kos.

« Beaucoup estiment que nous ne pouvons pas donner l’impression de laisser l’Ukraine de côté, surtout après qu’elle s’est engagée à mener des réformes dans les pires conditions de guerre », a déclaré un diplomate européen.

Le Danemark, qui vient de prendre la présidence tournante du Conseil de l’UE, reste incertain quant à la date à laquelle le pays pourra passer à l’étape suivante du processus d’adhésion.

La menace russe

Pour la présidente moldave Maia Sandu, même une avancée partielle serait une aubaine politique.

L’adhésion à l’UE bénéficie d’un large soutien dans le pays, et la cheffe d’État a mis sa réputation en jeu pour se rapprocher de Bruxelles.

Son programme pro-européen lui a permis d’être réélue et de remporter un référendum sur l’adhésion à l’Union l’automne dernier, malgré des sondages entachés par une ingérence présumée de la Russie.

L’ingérence russe pourrait à nouveau jouer un rôle dans les élections législatives du pays en septembre prochain. La déclaration du sommet devrait par ailleurs condamner fermement les « menaces hybrides persistantes » de Moscou, du chantage énergétique aux campagnes de désinformation visant à déstabiliser la démocratie moldave.

Elle appellera également la Russie à retirer ses troupes de la région séparatiste pro-russe de Transnistrie, où Moscou maintient une présence militaire depuis les années 1990.

« Nous constatons déjà des efforts [de la part de la Russie] pour minimiser l’importance du sommet de notre engagement […] une guerre de l’information à grande échelle a été lancée contre la Moldavie, et la stratégie est assez claire », a déclaré un responsable européen.

Avec ce sommet, « l’UE souhaite montrer aux citoyens moldaves, [mais] aussi à ceux qui tentent de saper leurs choix, que l’UE est là, que l’UE soutient la Moldavie et que la Moldavie n’est pas seule », a déclaré un deuxième responsable européen.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]