En Pologne, cette pinte de bière qui pourrait décider de la présidentielle

En fin de compte, ce n'est peut-être pas l'espoir qui pousse les Polonais à se rendre aux urnes, mais l'envie de barrer la route au candidat qu'ils rejettent.

EURACTIV.com
Jakub Porzycki/NurPhoto via Getty Images [Jakub Porzycki/NurPhoto via Getty Images]

Le sort du second tour de l’élection présidentielle polonaise, qui se déroulera dimanche, pourrait dépendre non pas des programmes politiques des uns et des autres, mais d’une pinte de bière. 

Le libéral Rafał Trzaskowski, le maire pro-européen de Varsovie, un proche allié du Premier ministre Donald Tusk, est au coude à coude avec l’historien de droite et ancien boxeur Karol Nawrocki.

Rafał Trzaskowski a mené confortablement pendant une grande partie de la campagne, mais a terminé avec moins de deux points d’avance au premier tour. Le dernier sondage réalisé vendredi le place en tête de justesse, à 49 % contre 48 %.

De telles luttes entre les blocs libéral et conservateur de Pologne ne sont pas nouvelles. Mais ce qui distingue cette campagne, c’est la voie peu orthodoxe – et parfois surréaliste – qu’elle a empruntée.

Le spectacle d’un franc-tireur

Sławomir Mentzen, un fanatique de droite radicale qui a terminé troisième du premier tour avec près de 15 % des voix, est de fait devenu l’homme fort de la campagne.

Même si ce dernier a été écarté du second tour, les deux autres candidats ont fait des pieds et des mains cette dernière semaine pour courtiser sa base électorale – principalement de jeunes électeurs à tendance libertaire.

Ils sont même allés jusqu’à accepter d’être interviewés dans son émission sur YouTube, Mentzen Grills, pendant 90 minutes chacun. Les vidéos ont été visionnées plus de neuf millions de fois, dépassant largement la portée des débats télévisés traditionnels.

Sławomir Mentzen s’est abstenu de soutenir ouvertement l’un ou l’autre des deux candidats.

Mais lors d’un coup orchestré par le ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski, Sławomir Mentzen a été contraint de se joindre à lui et à Rafał Trzaskowski pour boire une pinte dans un bar faiblement éclairé d’une route de la campagne polonaise le week-end dernier.

Ce coup d’éclat pourrait s’avérer être le moment décisif de la campagne, en faveur de Rafał Trzaskowski. De récents sondages suggèrent que près d’un tiers des partisans de Sławomir Mentzen pourraient se tourner vers le candidat pro-UE, ce qui pourrait suffire.

« Tout transfert d’électeurs est très difficile à prévoir », souligne cependant Marta Prochwicz-Jazowski, directrice adjointe du bureau de Varsovie du Conseil européen des relations étrangères.

« Les électeurs de Sławomir Mentzen sont plutôt jeunes et ils votent pour lui non parce qu’ils sont d’accord avec ses opinions les plus conservatrices, mais plutôt avec son économie libertaire », ajoute-t-elle.

La teinte trumpienne de Karol Nawrocki

L’image de Karol Nawrocki en tant qu’incarnation des valeurs traditionnelles et patriotiques, autrefois prisée par ses partisans de Droit et Justice (PiS), commence par ailleurs à s’éroder.

En l’espace de quelques semaines, ce dernier a été mêlé à une transaction immobilière présumée suspecte avec un retraité de Gdańsk, ont été rappelés sa participation à des rixes et ses liens avec des figures de la pègre, à l’époque où il pratiquait la boxe. Il a même été dit qu’il aurait fréquenté des prostituées quand il travaillait comme videur dans un hôtel de luxe.

Il peut donc être considéré comme le Trump polonais. Les conservateurs américains l’ont d’ailleurs soutenu. La Conservative Political Action Conference (CPAC) s’est déplacée cette semaine dans la ville de Rzeszów, dans le sud-est de la Pologne, où elle a salué Karol Nawrocki comme un rempart contre le « wokisme » et le « mondialisme ».

Il a également obtenu le soutien de la diaspora américaine de Pologne, estimée à plus de 720 000 personnes, et qui a tendance à voter de manière plus conservatrice.

Et comme pour Donald Trump, la mauvaise conduite présumée de Karol Nawrocki ne semble guère dissuader ses électeurs, souligne Marta Prochwicz-Jazowski.

Mais si « les électeurs conservateurs plus âgés, de plus de 60 ans, qui sont généralement très traditionalistes dans leur vote, ne se tournent pas pour Karol Nawrocki, alors il y a un petit point d’interrogation », ajoute-t-elle.

La confiance du public dans les institutions étant au plus bas et les médias traditionnels en déroute, il s’agit également de la première campagne présidentielle à se dérouler de manière vraiment significative sur les réseaux sociaux.

Les débats sur les réformes de l’État de droit ou sur la politique ont été largement évités au profit de questions morales, ce qui, selon Marta Prochwicz-Jazowski, a rendu la course très polarisée.

« On observe l’émergence d’un récit existentiel sur l’horreur et la méchanceté de l’autre camp – ce qui rappelle beaucoup ce que nous avons vu aux États-Unis », conclut-elle.